2004

En 2004, un prix récompense le spectacle Petit Pierre : le prix du Mérite technique de l’Institut canadien des technologies scénographiques. Beau clin d’œil à Petit Pierre que cette mécanique conçue par Roger Desgagnés, Gérard Dostie et Martin Giguère, qui est entièrement manipulée par un humain: Martin Jannard, indispensable, est sous la plateforme, dans le noir. Sa sensibilité au texte et au jeu lui permet de suivre le spectacle, d’accompagner les acteurs dans leurs déplacements facilement dangereux. Cher Gervais! Aucun moteur, comme le manège des débuts… et une manipulation technique qui suit le rythme de la présentation. L’équipe de création, Gervais, Francine et Mécaniques de Plateaux, reçoit le prix avec un double plaisir: la reconnaissance du travail bien fait et le sens qui se dégage de l’histoire de Petit Pierre et son manège.

Petit Pierre, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 2002. Ludger Côté, Emilie Dionne, Maude Desrosiers. Photo: François-Xavier Gaudreault

Petit Pierre, mise en scène Gervais Gaudreault,
Le Carrousel, 2002. Ludger Côté, Emilie Dionne, Maude Desrosiers.
Photo: François-Xavier Gaudreault

Le spectacle est présenté au Québec, formidable hasard qui permet aux publics d’ici de recevoir cette scénographie tout à fait exceptionnelle… J’écris « recevoir » et non « revoir » car les publics ne se doutent pas, ne peuvent pas se douter que le travail des conteuses dans la lumière et de Petit Pierre a un double souterrain, qui donne vie à la vie.

Petit Pierre, Conte du jour et de la nuit et L’Ogrelet tournent au Québec à l’hiver, au printemps, à l’automne. Le réseau québécois de tournée s’est incroyablement développé pour permettre la tournée de deux spectacles aussi complexes et lourds. Petit Pierre est à Saint-Geneviève, Ahuntsic, Mercier, Outremont… le réseau dont je parlais il y a quelques jours. Il est à Lennoxville,  Longueuil…

Prendre le temps de parler du Théâtre de la Ville… à la fin de cette énumération qui dit le chemin parcouru depuis 1975. Des pas de géant. Je suis stupéfaite et heureuse. RIDEAU, peut-être, RIDEAU (Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques unis) … il faudra sûrement en  parler aussi…

Je reviens… Longueuil, Saint-Jean-sur-Richelieu, Alma. Valleyfield, qui poursuit la tradition, Sainte-Thérèse. Conte du jour et de la nuit est à Mercier, Outremont, Châteauguay, Joliette, Alma,  Jonquière et son merveilleux Benoît Lagrandeur qui fait un incroyable travail de développement de public dans son coin de pays. Il connaît le théâtre de l’intérieur, auteur, acteur, metteur en scène et directeur artistique d’une compagnie : La Rubrique.

Longueuil et le Théâtre de la ville. J’y arrive. L’histoire est longue. Déjà, lors de la création du Théâtre de la Ville en 1989, le diffuseur a choisi d’inclure le jeune public dans sa mission, prévoyant représentations publiques et scolaires. Louise Lahaye, Clotilde Cardinal, Lise Vaillancourt, Anne-Marie Provencher (qui se sont succédées) ont toutes respecté cette mission et l’ont enrichie. Toutes les quatre sont issues du milieu du théâtre, toutes les quatre sont engagées et polyvalentes, toutes les quatre avaient et ont une connaissance extraordinaire de l’écologie du milieu et des exigences de qualité. Elles ont développé à travers des changements, mais surtout une remarquable continuité des relations étroites avec des publics, qu’elles ont patiemment fidélisés. Elles ont accueilli des compagnies en résidence de création (le Carrousel en aura profité à plusieurs reprises), maintenu, à travers des aléas économiques qu’il est difficile d’ignorer (le récent débat sur les petites jauges imposé par le conseil d’administration), une programmation de très haut niveau et très diversifiée. Longueuil a été et est toujours un lieu de culture… et cela depuis le tout premier Festival de théâtre pour enfants que la ville accueillait en 1975, au Centre culturel de la rue Saint-Laurent.

L’Ogrelet est présenté à la Maison Théâtre… sans l’exposition La forêt s’expose, mais dans ses versions française et anglaise. La compagnie crée The Ogreling en anglais à Montréal… Une chance que le papier, les chiffres, nombre de représentations et dates le disent, car je l’aurais oublié. Du spectacle en anglais, je n’ai gardé que le souvenir du scandale à Ottawa. Oh! Le beau scandale! Pendant les représentations et longtemps après, comme les ronds que le caillou fait dans l’eau! Les parents  essayaient désespérément de sortir du théâtre et les enfants insistaient pour rester. Pressions fortes et à voix haute de part et d’autre. Les parents étaient offusqués… au point où… le CNA a dû envoyer des lettres d’excuse aux parents et rembourser des billets. Ce même Ogrelet qui a connu une si belle carrière en France et dans les pays francophones, qui a bouleversé – et pour le mieux – tous les pays hispanophones… Quelle étonnante fracture de perception.  Je suis bien obligée de le constater : nous jouons peu en anglais, aucun de mes textes n’a été publié en version anglaise au Canada, sauf The Sound of Cracking Bones dans une anthologie de textes de femmes. La seule publication anglaise en solo est celle de The Sound of Cracking Bones… paru chez Dramatic Publishing Company à Woodstock, en Illinois… et la seule autre publication anglaise est celle de L’Ogrelet, parue cette fois en Afrique du sud, dans une version bilingue anglais-xhosa.

El Ogrito est à Monterrey, au Mexique, Les contes d’enfants réels, à Montréal, à la Maison de la culture Frontenac et Cuentos de niños reales, au Mexique, dans 4 villes dont Mexico. La saison est démesurée… encore une fois. Facile à constater, et le mouvement, je le sais, va s’amplifiant… jusqu’à aujourd’hui, malgré les ressources qui n’augmentent pas (le nombre d’employés est stable depuis des années). Nous sommes actifs, très actifs, et sur de nombreux territoires, avec de nouveaux projets, de très grands projets… Tous les ans, toutes les saisons, la même problématique revient comme un leitmotiv: comment trouver et garder l’équilibre d’une saison à l’autre? Comment dire non? Reporter des projets pour équilibrer les saisons, au risque de perdre des projets qui nous emballent, de négliger des collaborations qui nous stimulent, d’avoir à partager les  territoires qui nous sont restés fidèles avec ceux que nous voudrions explorer? Comment ne pas nous laisser déborder par les projets passionnants qui aboutissent à des saisons difficiles, trop chargées, où les projets se chevauchent, les camions vont et viennent, se vident et se rechargent, où les équipes se succèdent en salle de répétition, nous obligeant à des contorsions techniques, humaines, des emplois du temps inhumains… qui conduisent à des quiproquos parfois savoureux…

Comme celui de cet après-midi… Nous sommes en novembre 2014. Nous jouons Chaîne de montage au Quat’Sous. Gervais doit faire une entrevue téléphonique. Il reçoit l’appel, se met à parler femmes mortes, violées, éviscérées. Meurtres non résolus. Violence, impunité, collusion des pouvoirs politique, judiciaire. Il parle et sa parole coule de source. Il a fait tant d’entrevues depuis deux semaines et le spectacle, il le connaît dans chacune de ses respirations, jusqu’à ce que le journaliste ne l’interrompe lui demandant s’il n’était pas plutôt question du conte d’Hansel et Gretel. Bien sûr, puisque nous jouons Gretel et Hansel à Laval cette fin de semaine.

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