2000

Gervais, François-Xavier, Camille et moi fêtons le passage de l’an 2000 sur le Zocalo de Ciudad Mexico. Rien n’est petit au Mexique, et surtout pas le Zocalo de la capitale où en matière de sens de la fête… on s’y connaît mieux que partout ailleurs dans le monde. Je n’ai jamais imaginé dans ma vie que la fête pouvait être à la fois aussi publique et aussi intime. Difficile d’expliquer, mais ce pays est un pays de profondes contradictions. Il y a des milliers et des milliers de personnes, des centaines de milliers de personnes sur la grande place. Les projections sur les murs, les feux d’artifice… Tout est immense, grandiose, démesuré, mais, étrangement, chaque petite cellule familiale s’y sent chez elle. Il est vrai que le Mexique a à la fois la géographie et le climat pour fêter. La mer, la montagne, la douceur du climat quand les pluies se calment, les centaines de cultures aux traditions différentes qui me font penser à la France. Il suffit de faire cent kilomètres pour changer de traditions culinaires, de costumes, de coutumes, de traditions musicales…

Gervais part dès le 1er janvier pour Montréal. Ils sont 6 dans l’avion… Il a la place pour s’étendre et dormir. Il ne lui reste que quelques jours avant de repartir pour la France et quand nous revenons de Mexico, il est déjà parti… C’est la tournée de L’Ogrelet… La première, la deuxième, la troisième? Les dates sont épuisantes. Trop précises pour des souvenirs impressionnistes… Les statistiques me disent que c’est la troisième… puisqu’à l’hiver 2001, ce sera la quatrième tournée du spectacle en France.

L’Ogrelet, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1997. François Trudel, Mireille Thibault. Photo: Yves Dubé

L’Ogrelet, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1997.
François Trudel, Mireille Thibault.
Photo: Yves Dubé

En janvier, Josette Joubier nous invite à jouer L’Ogrelet à Tremblay-en-France. Nous la retrouvons donc sur son territoire, la banlieue, et son lieu de travail, ce théâtre qu’elle a inauguré et qu’elle souhaite en phase avec son époque et ses publics. Un milieu de vie, une famille tricotée serrée, le cœur au chaud à l’image de notre amie, Josette.

2000…  Deux autres tournées importantes, deux percées sur les territoires hispanophones qui nous deviendront chers : en février, nous jouons El Ogrito en Espagne au festival Teatralia et en tournée dans 5 villes de la Communauté de Madrid. En avril de la même année nous présenterons  El Ogrito à Mexico au Festival del Centro Historico. Où ai-je bien connu Carlos Laredo qui dirigeait Teatralia  lors de la première édition, cher Carlos devenu Brésilien par amour? Qui a rencontré Mediha Martinez pour la première fois, elle qui dirigeait le Festival del Centro Historico? Qui a rencontré cette grande dame à la culture large et fine et fait le lien entre un festival pour adultes de haut calibre et le Carrousel? Mediha voulait y inclure un volet pour enfants et El Ogrito, par quel hasard, par quel chemin, a été le premier spectacle pour enfants présenté dans le cadre du festival… Je me rappelle que l’immense Théâtre Hidalgo du Centro Historico n’était pas plein… première édition d’une programmation peu habituelle… alors Mediha y avait fait entrer les enfants des rues qui vendaient leurs friandises et leurs babioles devant le théâtre. Ils entraient avec leurs paniers. C’était beau de voir mêlés dans la même salle, pour le même spectacle, les plus favorisés des enfants de la mégapole et les plus pauvres, ceux qui venaient d’acheter les friandises et ceux qui les vendaient. À Madrid et à Mexico, on nous parle encore du passage d’El Ogrito qui a été un choc pour les artistes, même pour ceux qui ne travaillent pas pour les enfants. Le spectacle a provoqué un profond changement dans la manière de penser et de faire le théâtre jeune public… lui donnant la réputation de pouvoir s’adresser aussi directement à tous.

Gervais, qui rentrait tout juste d’une semaine en Argentine, me disait que Lola Lara, directrice du festival Teatralia, à l’intérieur même de la conférence qu’elle présentait, parlait des deux époques du théâtre pour enfants en Espagne: avant et après El Ogrito… comme Luis Mario Moncada, Otto Minera et tant d’autres le disent encore au Mexique.

Les liens entre ceux qui partagent la double passion de l’enfance et du théâtre sont puissants. Ils tissent un vrai réseau souterrain de chercheurs, d’artistes qui rêvent la sortie du ghetto. Est-ce qu’elle est souhaitable, cette sortie? Parfois je me demande si le ghetto – et je le mets en italique – ne nous garde pas à l’abri des mondanités et du clinquant des premières pages, des modes, des courants à imposer pour les changer le plus rapidement possible? Je me demande aussi si le ghetto ne nous oblige pas à être deux fois, trois fois plus passionnés et curieux, deux fois, trois fois plus convaincants et appuyés sur de solides recherches, à construire des argumentaires deux fois, trois fois plus poussés?

2000 se termine avec la reprise de Conte du jour et de la nuit à la Maison Théâtre, et cette reprise pose un questionnement qui revient de manière récurrente: le manque de spectacles, de bons spectacles pour les plus petits versus la demande. On connaît la source du problème : la simple équation des cachets directement proportionnels à la jauge et à l’âge des spectateurs. La démonstration a été éclatante l’année où Le bruit des os qui craquent a été présenté aux adultes : nos revenus autonomes ont grimpé en flèche. Quarante ans plus tard, dans la vie du Carrousel, la problématique est toujours cruciale quand se posent les échéanciers de création: comment combler le manque à gagner de ces spectacles à petites jauges nécessaires pour rejoindre de si petits spectateurs?

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