1997

L’Ogrelet… et ses coproducteurs.

Gervais, cette fois encore, a réussi un coup de maître. Pour la création de L’Ogrelet, nous avons trois coproducteurs et nous n’en sommes pas peu fiers. À Chambéry, se sont joints Narbonne et Terrebonne. Trois coproducteurs dont un québécois. Suzanne Aubin, de Terrebonne, est la première partenaire du Québec qui a osé prendre le beau risque… et des larmes lui montent encore aux yeux quand elle en parle aujourd’hui. Il faut réaliser qu’une structure de diffusion qui s’engage dans une coproduction doit convaincre un conseil d’administration, un président… Pour comprendre, il faut demander à Suzanne de raconter le chemin qu’elle a parcouru avec son président… Aussi émouvant qu’éclairant pour la compréhension du travail de fond d’un directeur de salle qui, non seulement doit défendre ses choix, mais qui est confronté à la liberté du créateur, aux aléas de la création et à l’importance de la culture dans le tissu social qu’il connaît.

La coproduction multiplie les liens entre artistes et programmateurs. Ses effets sont exponentiels et incalculables. Aussi, L’Ogrelet vient au monde bien entouré. Ce sont des années de gloire. Le règne des coupures et des gels n’a pas encore commencé et Gervais se permet de rêver. À la forêt…

L'Ogrelet, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1997. Mireille Thibault, François Trudel. Photo: Yves Dubé

L’Ogrelet, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1997.
Mireille Thibault, François Trudel.
Photo: Yves Dubé

L’Ogrelet… que dire de L’Ogrelet. Le succès, oui, un grand succès auprès des enfants et des adultes… selon les cultures. Si le spectacle est celui qui a connu le plus grand nombre de tournées et de représentations en France, s’il nous a ouvert toutes grandes les portes du monde hispanophone… publié en Argentine, au Mexique, en Espagne. Au Mexique on dit encore : « Il y a avant L’Ogrelet et après L’Ogrelet»… S’il y a les succès de L’Ogrelet traduit en langues étonnantes : le maya, l’euskera, le xhosa, le catalan (c’est surprenant de constater que de petites communautés s’approprient le texte dans leur langue la plus intime), le russe, l’italien, l’espagnol, l’anglais… langue dans laquelle arrive le scandale de L’Ogrelet… ou plutôt The Ogreling… Le spectacle cause un scandale, un vrai scandale, pas très loin de chez nous, une centaine de kilomètres à peine: à Ottawa, le CNA (Centre national des Arts) doit envoyer des lettres d’excuses aux parents et rembourser des billets… C’est le seul endroit au monde où L’Ogrelet a provoqué de telles réactions. L’Ogrelet a pourtant connu une publication en Afrique du sud et le spectacle, en anglais et en xhosa, aura eu une vraie diffusion et un vrai succès. Quelle est donc la barrière infranchissable entre le Québec et le reste de l’Amérique anglophone?

J’avais déjà senti des réticences quand Shelley Tepperman, si fine traductrice, me posait des questions – qui me semblaient étonnantes – sur le boudin et la fête du boudin au village, sur le sang, caché sous la peau, déjà coupable en soi d’exister puisqu’il est la vie dans toute sa splendeur… Fil rouge (de l’histoire / de L’Ogrelet) qui nous conduit de la naissance à la mort, le sang peut être  menstruel, jaillit des blessures, se donne ou se vend. Les enfants n’auraient-ils que du lait qui coule dans leurs veines?

Cette année 1997 est occupée. Gervais enseigne à Sainte-Thérèse, à l’École nationale de théâtre aussi : il met en scène les textes de mes élèves et André Brassard, le directeur de l’ÉNT, découvre avec étonnement le théâtre pour enfants qui se fait dans ses murs. Il lance à la cantonade: «C’est meilleur qu’un joint c’t’affaire-là!» Le théâtre «pour»… disait Ronfard avec un certain mépris. Dieu merci, Alice, sa fille qui codirige l’École avec André, est plus moderne.

Cette année-là, j’enseigne aussi à l’ÉNT et mes élèves sont Geneviève Billette, Sébastien Harrison et Marc Prescot et nous passons ensemble une semaine folle de cet automne lumineux à faire vivre notre salle de cours pour les premières Journées de la Culture. L’École nationale est ouverte au grand public et nous avons la commande de sensibiliser le public à la dramaturgie pour le jeune public. La belle commande!!! Mes élèves se passionnent, Gervais coordonne une installation qui met en scène la problématique d’écrire pour les enfants. Il organise l’espace – une simple salle de cours, divise le local en deux avec un panneau gris typique des divisions de bureau qui nous permet l’accrochage …

La première partie, près de la porte présente cette enfance dont rêvent les adultes nostalgiques… Maison de poupées, toutous doux et adorables, saynètes réconfortantes d’un monde idyllique… sous l’image en noir et blanc mais géante du château de Walt Disney.  Un Gargamel menaçant nous avertit qu’on passe de l’autre côté de la problématique en faisant le tour du panneau: nous entrons dans le monde dans lequel vivent les enfants… Au mur, comme un écho, une immense photo en noir et blanc du château du Reichtag à la fin de la 2e guerre mondiale. Des photos d’enfants, des saynètes de la vie quotidienne dans des pays du monde… si loin de notre quotidien.   Les deux visions du monde de l’enfance.  Le grand public réalise, en se promenant de manière d’abord anodine dans l’espace, à quel point les adultes essaient par tous les moyens de mettre les enfants sous serre, de leur cacher ce qui arrive le plus bêtement du monde tous les jours dans la rue et dans la vie.

C’est dans cette salle de cours que je rencontre Béatrice Verge, chargée de l’exposition Grandir (1997) au Musée de la civilisation de Québec. Notre classe devient vite un endroit de discussions passionnées, et Béatrice m’offre d’être conseillère artistique de l’exposition. C’est ma première collaboration avec le Musée et si Béatrice est vraiment une convaincue… il me reste à convaincre la direction du musée et toute l’équipe de l’exposition que l’enfance n’est pas toujours couleur pastel. Ce n’est pas si facile. Entre l’art et l’enfant… il y a toujours une très légère mais évidente suspicion. Je me confronte de nouveau aux premières années d’écriture où le didactisme et la fantaisie étaient les seules voies ou voix pour parler  aux enfants. «Aux» dit tout. Ce n’est pas avec. J’adore cette première expérience d’écrire les textes d’une exposition. Je découvre le plaisir que Gervais prend à organiser des expositions.

Ces années-là, elles sont occupées, très occupées. Il est difficile de démêler les voyages, les tournées, les spectacles qui s’enchaînent, les cours qui se donnent, les animations, les recherches qui commencent et celles se terminent en queue de poisson ou se concrétisent sur une scène. Les créations… Les spectacles…

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