1994

Qu’est-il donc arrivé en janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet… août? Quelle étrange année… les éléments marquants se passent à l’automne.

Expérimentales de Salvador, en septembre, au Centre d’essai de l’Université de Montréal, suivies de la création à Fred-Barry, en décembre. La mixité des publics aux expérimentales nous dit à quel point le visage de Montréal change, et Salvador arrive à point nommé. Le texte a déjà connu plusieurs lectures, car nous avons pris goût aux lectures avec Les contes d’enfants réels et la Semaine de la dramaturgie. J’ai donc connu déjà quelques Salvador… mais Jean-Guy Viau dans la création de 1994 marque le rôle d’une tendresse lumineuse. Je sais que Gervais l’a choisi pour sa capacité étonnante et rare à être d’une vérité absolue dans les rôles d’enfant comme dans les rôles d’adulte. Le personnage de Salvador se promène sans arrêt entre l’adulte et l’enfant, entre l’action et le récit. Il suffit d’une virgule, d’un point pour qu’il prenne gagne ou perdre 40, 50 ans. L’adulte a l’âge de l’acteur et on lui dit toujours qu’il pourra jouer le rôle jusqu’à cent ans. Carole Chatel… mère mythique dans le quotidien de cette montagne aride et sèche… Est-il possible d’être née au nord et d’avoir cette présence du sud à la voix grave et aux gestes d’une rondeur conséquente? Carole nous éblouit par cette connaissance instinctive de porter le sud dans son corps et dans l’émotion. Et puis… Luc Bourgeois un autre artiste d’une polyvalence incroyable qui apprend à jouer la musique de la montagne péruvienne, Marcella Pizarro une « vraie » fille du sud avec la gentillesse, la bonté, la joie de vivre du sud… Elle a tout: la grâce de Teresa, la sagesse de Maria, la sensualité de Bianca Albacarra, la femme riche du village qui éblouit les enfants dans la lumière magique de Dominique… Et… Alejandro Venegas! Que dire d’Alejandro! Il lie les mots entre eux, les situations entre elles, donne son rythme et son sens à l’histoire, sa couleur locale. Alejandro a fait la recherche musicale, il joue, danse sur ce plateau incliné… qu’on dit si dangereux. Il me suffit de fermer les yeux pour entendre le charango et les pas qui marquent le rythme qu’il a orchestré pour retrouver l’odeur divine de la mangue.

Salvador, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1994. Marcela Pizarro Minella, Jean-Guy Viau. Photo: Yves Dubé.

Salvador, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1994.
Marcela Pizarro Minella, Jean-Guy Viau.
Photo: Yves Dubé

C’est bien cette année-là que Francine Gaudreault nous rejoint. Chère Francine, présente depuis les tout premiers jours pour lire et corriger les textes, les dactylographier (l’ordinateur… n’existait toujours pas). Déjà en 1976 quand elle fermait avec son équipe des communications les bureaux des Jeux olympiques, elle nous avait apporté – cadeau de Noël en septembre – un sac rempli de fournitures de bureau avec, ô merveille, des outils aussi sophistiqués qu’une brocheuse. À nous, qui avions un peu de remord d’accepter… du bien public sans avoir à le payer, elle contait les camions pleins qui entraient sur le site olympique et en ressortaient aussi pleins… Madame Charbonneau ne sévissait pas encore, mais, comme le disait mon père: «Où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie…» et la construction était et est encore et pour longtemps une chasse gardée masculine…

Francine arrive-t-elle exactement pour Salvador? Arrive-t-elle aux communications ou à la diffusion? Tant de flou, tant de vague à travers des souvenirs si précis de son bureau, le premier en arrivant à l’étage, bureau séparé par la cloison grise où Francine travaillait d’un côté et Gabriel de l’autre. Gabriel et Francine… tant d’années de complicité, de 28 février partagés (les fameuses demandes de subvention), de premières fébriles, adoucies par leurs présences chaudes et tendres, les vœux qu’ils savaient si bien écrire, les fleurs si bien choisir. Tant de souvenirs qu’on ne trouve jamais le temps de partager… Heureusement, le 40e arrive à grands pas pour se rappeler et la fête pour se le dire à haute voix.

Nathalie Ménard entre en poste le lundi 26 septembre 1994.

Je la laisse raconter, elle le fait trop bien. « On avait dîné ensemble chez Mikes à la Place Versailles. Il y avait toi, Odette et il me semble que Marc Pache était là également. Dans mes souvenirs, c’était une belle rencontre. Très relaxe pour une entrevue! Quand je suis rentrée du travail ce même vendredi, Odette m’avait laissé un message sur ma boîte vocale m’informant qu’elle m’offrait le poste. ». L’équipe du Carrousel a vu naître François, dont on suit tous les midis la crise d’adolescence digne du meilleur feuilleton. On a vu naître Jonathan, et je la laisse raconter l’hémorragie post accouchement. « J’avais appelé le 911 et on m’avait envoyé deux policiers pour m’aider en attendant l’ambulance. Je devais trouver quelqu’un pour s’occuper de Jonathan. Comme Denis avait oublié son cellulaire à la maison et que ma famille était trop loin pour m’aider, j’avais appelé chez vous et la cavalerie avait aussitôt rappliqué (vous étiez arrivés à quatre : Camille, Francine, Gervais et toi). Tu étais venue avec moi à l’hôpital pendant que Francine gardait Jonathan et que Gervais et Camille allaient à la pharmacie acheter du lait pour le bébé. » Avec Nathalie, nous étions 8. Odette, Sylvie, Gabriel, Francine, Dominique, Gervais et moi. Nous étions déjà 8. Nous sommes toujours 8, Véronique, Fred, Sylvain,  Dominique, Gervais et moi. Nathalie est toujours là. Malgré les avertissements de son père qui lui avait prédit le pire! Des saltimbanques!

Je réalise en écrivant ces lignes que le théâtre est beaucoup plus qu’un travail, un métier, un gagne-pain, toujours, quelque soit le poste. C’est une vie, un engagement, un tissu serré de relations où il est difficile de délimiter de manière rigide le travail, l’amitié, la famille, le temps, la tendresse, le plaisir, la sortie… Tout est inextricablement lié… pour le meilleur et pour le pire… mais le meilleur est tellement bon.

Salvador est le premier de mes textes qui connaîtra deux publications presque simultanées : au Québec, chez VLB et en France, chez Théâtrales. VLB et Théâtrales sont tout à fait d’accord pour deux publications: une au Québec et une en France. C’est le cas encore aujourd’hui après mon retour chez Leméac.

Odette travaille dans son bureau sans jamais réaliser s’il fait chaud ou froid. Il faut lui dire. Nathalie dans le sien. Gabriel est passé aux communications, pendant que Francine se charge de la diffusion… qui a encore quelque déficit au Québec. Au secrétariat, c’est-à-dire sur tous les fronts, disponible et polyvalente Sylvie. Notre Sylvie Ouellette. Gervais enseigne et met en scène, j’enseigne et j’écris. On explore les réseaux francophones, anglophones, mais on n’a pas encore découvert les marchés (peut-on parler de marché en dehors de la logique anglophone?) hispanophones… Des tournées…. bien sûr. Le pain quotidien.

Conte du jour et de la nuit,
à Montréal,
à la Maison de la culture Mont-Royal.
À Québec,
au Musée de la civilisation.

A Tale of Day and Night (la version anglaise)
À Montréal,
à la Maison de la culture Mont-Royal.
À Toronto,
au Young People Theatre.

Je reste convaincue et le dis, le répète tous les ans. Nous ne devrions jamais dépasser une moyenne de 100 représentations par année… Pour tant de raisons mais c’est pour tant de raisons également qu’il est le plus souvent impossible de refuser ou reporter.

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