1993

1993 commence à la Chartreuse. Je reste impressionnée. Ce que j’ai vu depuis mon arrivée me bouleverse. Cette manière de faire les choses. Ce contrôle des petits détails dans une philosophie qui oriente. J’observe et essaie de comprendre. L’écriture enragée des deux premiers mois me donne une petite marge de manœuvre. C’est un des plus beaux lieux que j’ai vus au monde, un lieu qui a tous les atouts pour être élitiste et fermé, réservé aux happy few. Pourtant, le lieu est le plus ouvert qu’il m’ait été donné de fréquenter. Je découvre avec bonheur les dessous de l’action culturelle. Jamais je n’ai eu le sentiment d’être si près de la pensée de Jean Vilar qui se manifeste dans les politiques, les grandes orientations et les petits gestes du quotidien.

La direction est bicéphale. Ils sont deux à la tête de la Chartreuse, Daniel Girard et Françoise Villaume. Daniel, grand connaisseur de pierres anciennes, est chargé de la réfection et de l’entretien du monument historique. Le label impose un cahier de charges très lourd… alors la restauration pour Gervais et moi est un plaisir de tous les regards.  Daniel est non seulement un connaisseur, il est également si élégant quand il lève le petit doigt pour l’apéro, chargé (le mot n’est pas officiel mais officieux) de recevoir les ministres et les officiels et il le fait très bien… même s’il part à la maison le soir avec une pile de textes à lire qu’il aura lus, le lendemain matin. Combien d’heures sa nuit compte-t-elle? Françoise ne lève pas le petit doigt, mais je la soupçonne d’être capable de le faire pour défendre les auteurs, les enseignants, les enfants, les visiteurs, les spectateurs, les groupes d’animation et de réflexion, les classes de maître et les milliers d’activités qu’elle met sur pied, développe, reprend, publicise, amène au public, au ministère, aux écoles, dans les bibliothèques. Et j’en passe. Combien d’heures ses journées comptent-elles? Elle est partout et avec tous, accueille les enfants pour des classes théâtre, accueille les résidents à la gare, accueille les enseignants venus pour des journées de formation, les bibliothécaires pour les sensibiliser à la lecture d’œuvres théâtrales, les artistes en résidence de création et j’en passe. Elle trouve même le temps de passer dans les cellules s’assurer qu’il y a du café, du pain, du beurre pour les premiers jours et une réserve de bois pour le foyer… J’apprends.

La résidence se termine par des lectures des six textes écrits pendant les trois mois. C’est un au revoir, on sait qu’on va se retrouver en juillet pour une nouvelle série de lectures pendant le fameux festival d’Avignon qu’on va enfin connaître, Gervais et moi. Un rêve, depuis nos premiers pas sur une scène!

Retour au Québec, l’hiver, février, les demandes de subvention et… la première des Contes d’enfants réels au Festival des Amériques. Gervais a séduit Marie-Hélène Falcon en parlant espace et mouvement, acteur et vérité, enfance dans le théâtre, dans la vie et dans le monde. Et Marie-Hélène ne fait pas de hiérarchie. Quand elle aime, elle aime, ose, risque, défend. L’événement, car il s’agit d’un événement pour le Carrousel, est beaucoup plus que la programmation dans un festival (je n’ose pas écrire pour adultes, la formule est ridicule) : c’est la sortie d’un ghetto, celui de l’enfance qui enferme, broie l’imaginaire contrairement aux croyances, qui oblige à une bonne tenue et une correction verbale. Les contes de ces enfants qui ont réellement existés sont tout, sauf cela. Ils sont impertinents, multiplient les sens, les entrées et les portes de sortie, disent des gros mots, crient que l’empereur est nu, montrent que la cruauté est aussi cruelle dans l’intimité et à petite échelle que dans les grandes guerres. Cette première est une belle suite à la résidence à la Chartreuse… et enfin, il nous semble que le jeune public prend une place dans l’écologie théâtrale et non plus dans la marge. Les enfants sont de vrais publics de théâtre avant d’être spécifiques et captifs.

Contes d'enfants réels, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel 1992. Linda Laplante, Benoît Vermeulen. Photo: André P. Therrien

Contes d’enfants réels, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel 1992.
Linda Laplante, Benoît Vermeulen.
Photo: André P. Therrien

Gervais se passionne… pour le projet scénographique avec Richard Morin… se passionne pour l’environnement sonore avec Diane Leboeuf. Il aime et aimera toujours travailler avec ses concepteurs. Il aime et aimera toujours travailler avec ses acteurs qui ne sont jamais là par hasard. Gervais connaît déjà Linda Laplante et Benoît Vermeulen, deux acteurs aussi habiles à passer des moments de grande intimité et d’intensité à l’explosion joyeuse. La création se fait dans un grand plaisir communicatif, et même le passage au festival qui n’est pas la réussite de diffusion qu’on espérait (il n’y a pas de grands noms à la clef et on vend les billets à perte) est un moment de bonheur. Je me rappelle la question de Wajdi Mouawad, amené par ma nièce Anne-Catherine, après la représentation: «On peut vraiment écrire ça pour les enfants?» Wajdi écrira Alphonse et, à la tête du CNA quinze ans plus tard, me proposera une de ses prestigieuses classes de maîtres. Je souligne en écrivant, amené par ma nièce… ils sont si rares les gens de théâtre qui fréquentent le jeune public. Quel dommage!

L’été… c’est la découverte d’Avignon, du festival. La chaleur, l’esprit d’Avignon, les foules, le théâtre à chaque pas, les retours à la lune après les éblouissements. On vit dehors, on boit et mange théâtre. Les programmations folles, démentes… On adore Avignon, d’autant plus qu’on est bien au frais à la Chartreuse.

Dans ce flot de bonheur, la déception de retrouver les mêmes réflexes de la pratique adulte devant le théâtre pour les jeunes publics. Françoise Villaume, avec la volonté d’inscrire la dramaturgie jeune public dans l’ensemble de la pratique, de lui assurer crédibilité et visibilité dans cette foire incroyable qu’est le festival d’Avignon, a demandé à Stanislas Norday, étoile montante de la scène française, de mettre les textes en lecture. Il a insisté pour être Salvador car il adore le texte… Mais… Il n’a pas la disponibilité des ambitions que portent ces lectures. Le spectacle qu’il présente est devenu un spectacle de 7 heures… et le temps lui manque pour assurer de bonnes lectures. Gervais prend le relais en attendant… et l’équipe, les publics de la Chartreuse font de ces lectures un succès dans les admirables caves voûtées où elles sont présentées. Les suites pour le texte et le spectacle seront sans fin. Salvador sera traduit en espagnol, en anglais, en italien, en portugais, a même été traduit et publié en persan… Je n’ai jamais réussi à lire le titre sur le livre, mais je le garde précieusement. Je ne retrouve plus la traductrice qui a remis son voile pour retourner dans son pays, mais je garde aussi précieusement son nom: Farideh Kalantari, elle qui m’avouait avoir traduit Salvador comme acte de résistance…

L’automne est marqué par la reprise des Contes d’enfants réels à la Maison Théâtre. Pour l’occasion, Gervais conçoit sa 2e exposition pour le Carrousel : il s’agit de petites scènes de la vie quotidienne que Gervais et Francine Martin ont composées avec les figurines inspirées de l’art brut que Richard Morin (le scénographe) modelait pendant le travail d’exploration de l’espace scénographique. Gervais dit qu’ils cherchaient ensemble l’âme des personnages dans la terre glaise pour les imaginer dans un contexte théâtral. À partir des figurines, Francine et Gervais ont recréé des histoires sur arrêt : un ou des personnages d’un conte installés en situation dans des cages de verre, groupées sous le titre Lorsque le conte et la réalité… se jouent l’un de l’autre. Je ne me rappelle plus trop bien comment les enfants ont réagi à cette exposition et comment se faisaient les liens entre les personnages de terre, les personnages sur scène et les personnes qui avaient inspiré ces contes. Je me souviens surtout que l’idée de la famille était très sensible dans ce très joli dispositif.

Lorsque le conte et la réalité... se jouent l'un de l'autre

Lorsque le conte et la réalité… se jouent l’un de l’autre

Marqué aussi par des changements dans l’équipe. En août, Sylvie Ouellette nous rejoint au 2017, rue Parthenais. Elle s’intègre en moins de deux dans l’équipe… comme si elle en avait toujours fait partie.  Toute une paire de bras pour Odette et pour nous tous. Par contre,  Marc nous quitte pour se consacrer à Théâtre Bouches Décousues. On s’y attendait, bien sûr… puisque Bouches Décousues continuait à pousser et pousser. Mais… il était si compétent, si professionnel et si engagé. Nous sommes inquiets, car l’administration d’une compagnie de théâtre demande un doigté, une rigueur, une compréhension des enjeux que même la meilleure formation de comptable ou d’administrateur ne donne pas nécessairement. Marc connaissait non seulement les chiffres, mais la réalité. Il nous aura donné deux années de sa précieuse expérience et nous allons bien tâtonner un peu avant de nous réinstaller devant des chiffres rassurants…

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