1991

Marc Pache entre au Carrousel pendant que Gervais fait l’essai de sa nouvelle salle de répétition  avec Conte du jour et de la nuit, petit frère de Comment vivre avec les hommes… Jean-Guy, un Alfredo, irremplaçable, Benoît Dagenais, le géant, comment pourrait-il en être autrement, et Linda Laplante. Linda se lance dans le théâtre jeune public avec son talent immense et son impudeur, toujours prête à essayer quelque chose. Oh! La belle équipe! La scénographie du spectacle signée André Brosseau est un livre immense qui se déploie sur scène comme un «pop-up»  et cause un plaisir fou aux enfants qui passent de la ville au trou du rat avec une facilité admirable… Jouer pour les petits est un bonheur toujours renouvelé. Leur disponibilité aux logiques les plus improbables, leur attachement immédiat aux personnages excessifs, marginaux, extravagants qui n’existent que dans nos fantasmes et nos désirs est un émerveillement quotidien. L’adaptation de Comment vivre avec les hommes quand on est un géant passe par le filtre du récit et l’action dramatique est modulée par la conteuse… qui ouvre, ferme le livre, fait apparaître pages et personnages, et crée l’environnement sonore comme les conteurs de notre passé savaient si bien le faire. Et je repense à ma mère… les soirs d’été.

Conte du jour et de la nuit, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1991. Benoît Dagenais, Jean-Guy Viau. Photo: Sylvain Lafleur

Conte du jour et de la nuit, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1991.
Benoît Dagenais, Jean-Guy Viau.
Photo: Sylvain Lafleur

Tous les soirs dans notre banlieue au bout du monde, entre les pruniers et les pommiers, tous les soirs d’été, ma mère nous rassemblait. Les voisins étaient invités et, à la brunante, elle prononçait les mots qui imposaient une attention respectueuse, une intimité avec elle, avec la nuit et avec soi-même : «Il était une fois…» Elle contait, Grimm et Perreault et Andersen, Rapunzel et Le chat botté, La petite Sirène, Le loup, la grand-mère et Les trois petits cochons, Les cygnes sauvages… Son répertoire était immense et jamais on ne s’est lassés… Quand donc ont pris fin ces soirées délicieuses?

Décembre… Quatre lectures de Petite fille dans le noir à la maison de la Culture Mercier. Le texte aborde la délicate problématique de l’inceste. Pendant qu’on jouait Gil et qu’on me prenait violemment à partie en me disant que les enfants ne vivent pas de telles situations, je suivais l’histoire d’une petite fille de dix ans victime d’inceste dans un village du Québec. L’enquête a révélé que la petite avait été abusée par son père pendant  5 ans, qu’elle avait recruté à l’école des compagnons de partouze et qu’une trentaine d’enfants auraient également été victimes de son père que les journaux appelaient  «L’Ogre de L’Acadie», «Le monstre de l’Acadie». Chaque jour amenait des détails sordides, des faits dramatiques: le père tué en prison par les autres détenus, la petite exclue de sa classe, de l’école, du village. Je la promenais avec moi, cette petite. Je me levais avec elle, J’essayais de sentir ce qu’elle vivait, ce qu’elle aurait à vivre toute sa vie. Comment pouvait-elle prendre son sac et partir pour l’école, rester dans la classe sous le regard des autres?… avec la honte de savoir son secret découvert et le sentiment diffus que ce secret qui était une prison avait aussi été un refuge qui n’existait plus.

L’expérience de Gil, et l’histoire de la petite de l’Acadie m’ont amenée à m’interroger sur les conditions idylliques de l’enfance, la fragilité des enfants et leur prétendue sensibilité. Qui sont-ils ces  enfants qui emplissent les salles, ceux dont on espère nourrir ou contrôler l’imaginaire?

Malgré Conte du jour et de la nuit, malgré nos locaux dans lesquels on se sent bien, malgré les tournées, malgré le travail quotidien… 1991 « restera une petite année dans la ligne du temps… » ce qui est sûr, c’est que j’écris plus que jamais mes contes impertinents que j’enferme à double clef dans les tiroirs! Gervais, qui les lit, a beaucoup moins de préjugés que moi… ou alors beaucoup plus d’innocence. Il a l’idée de faire vivre les contes que je garde dans mes tiroirs

Quand Gervais a une idée…

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