1989

Comment vivre avec les hommes quand on est un géant

Mort de papa le jour de la première représentation expérimentale, le 28 avril… La date est gravée dans ma mémoire. Comment pourrait-il en être autrement? C’est le jour de mon anniversaire, mon père m’a appelée le matin, lui qui laissait pourtant le soin à maman de le faire habituellement. Il a appelé tôt puisque, très tôt, on est à Ville Lasalle pour les derniers détails, l’accueil. On donne les deux représentations avant de revenir vers 5 heures… quand le téléphone sonne… La nouvelle dans des mots qui n’ont plus de sens… Le voyage pour la campagne et le coucher de soleil sur le fleuve Saint-Laurent qui me rappelle la dernière phrase du spectacle : « Quelle belle journée pour entreprendre un aussi long voyage! ». La réplique d’Alfredo à Troller qui part pour la Patagonie, le pays des géants, tourne dans ma tête inlassablement… et à la fin de la réplique, les premières notes du Requiem de Fauré chanté par des enfants qui accompagnait le rat sous terre remonte comme une profonde vague d’espoir. Papa était tellement enthousiaste. Il ne verra pas le spectacle de ses yeux, lui qui a suivi la trajectoire du Carrousel avec une telle ferveur. Mais il est dans le spectacle qui lui ressemble. Papa est un géant qui a adoré la vie jusqu’à la dernière seconde. Il est mort en pelletant le fumier qu’il avait fait venir pour le grand jardin familial dont il rêvait. Le texte n’est pas un grand texte, il a des problèmes de structure. Le spectacle, lui, des problèmes techniques… la belle grande plateforme qui ne veut pas lever et il faut tout le savoir technique de Gros Denis (un surnom que les enfants ont donné à Denis Chouinard) pour en venir à bout, mais Benoît Dagenais et Jean-Guy Viau sont des acteurs d’une patience admirable. Adorables acteurs, nous allons regretter rapidement Benoît qui est remplacé par Jacques Lavallée, un géant d’une admirable tendresse. Jean-Guy, reste Alfredo, sera Alfredo dans Conte du jour et de la nuit, petit frère de ce spectacle et… Salvador… quelques années plus tard.

Comment vivre avec les hommes quand on est un géant, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1989. Benoît Dagenais, Jean-Guy Viau Photo: André P. Therrien

Comment vivre avec les hommes quand on est un géant, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1989.
Benoît Dagenais, Jean-Guy Viau
Photo: André P. Therrien

André, notre André, laisse Le Carrousel pour le Festival des Amériques. Laisse… est un bien grand mot. On se croise et se recroise d’abord au Festival des Amériques, puis au Conseil des arts du Canada… et enfin, de retour au Carrousel, membre du CA et président depuis 2011. Ce départ est peut-être un moteur pour Alain qui décide d’assumer la direction générale et de… laisser la direction artistique. Sage Alain, il sait que le Carrousel ne pourra jamais faire vivre deux metteurs en scène… Alain et Gervais sont frustrés tous les deux de pouvoir si peu exercer leur art. Je soupçonne plus. Sa sensibilité est trop fine pour qu’il ignore la complicité entre Gervais et moi, qui ne s’explique pas, intime, tacite, donnée comme allant de soi, basée sur une liberté de mouvement que lui-même a toujours si parfaitement partagée. Il part dans cette douce transition… il a des défis à relever… Combien d’autres défis! Comme avec André, nous resterons intimement liés, profondément attachés et si heureux de partager la vie, simplement la vie.

À l’automne, fin octobre, je suis invitée à donner une conférence Censure/autocensure et un atelier d’écriture pour le jeune public à la première édition du Festival Telon Abierto à Aguascalientes. Comment s’est fait le lien?

Aguascalientes est une petite ville au nord de Mexico, je n’en ai jamais entendu parler. Je ne parle pas vraiment espagnol. J’en connais des rudiments appris en travaillant avec les enfants au Pérou et en lisant en espagnol, ce qui est relativement facile quand il s’agit d’essais et de sujets familiers : les enfants au travail, les enfants des rues… Voyage éclair de 5 jours : je dois être à Montréal pour la première de Gil à la Maison Théâtre qu’il n’est pas question de rater. Ce spectacle nous a trop appris.

Moi qui croyais connaître le Mexique… après trois petites excursions de vacances dans des lieux que je choisissais pourtant sauvages… à la recherche de la mer et du soleil… Je découvre un Mexique totalement inconnu, méconnu, inespéré… et fascinant. Le Mexique du travail quotidien, du talent immense… de l’ouverture d’esprit… de la culture ancestrale inscrite dans chacun des Mexicains qui en est fier (le plus humble des petits vendeurs de tacos du coin de la rue qui habite souvent à 2 heures du centre de Mexico est le plus fier du monde d’expliquer avec détails où est le Musée Rufino Tamayo… Ce n’est pourtant pas le grand et célèbre Musée d’anthropologie…), le Mexique d’une capacité de travail hors norme (moi qui crois encore que les Mexicains, si habiles à savoir profiter de la vie… sont nonchalants et souvent en retard?).

Le matin de l’atelier d’écriture… je me présente à 8h45 pour avoir 15 minutes tranquilles, me familiariser avec la salle, j’ose espérer avec la traductrice, revoir mes notes. Quand j’entre, ils sont déjà tous là, les 12 personnes que j’attends… Ils m’attendent prêts, complètement prêts et d’une disponibilité telle… qu’y penser seulement me rappelle mon émotion. L’atelier dure six heures, de 9h à 15h, et j’ai besoin d’une pause, d’un café, d’aller à la toilette. Je suis la seule à être habitée par le mouvement. Pas un de mes 12 participants ne bouge. Ils restent concentrés et actifs jusqu’à 15h et s’il n’y avait pas eu autre chose à l’horaire… nous y serions encore. Ils se sont replongés dans l’enfance, la leur et celle qu’ils côtoient, avec un enthousiasme, une simplicité, une intensité qui m’impressionnent encore des années plus tard. Je l’apprendrai dans toutes les tournées que nous ferons au Mexique : les enfants font partie intégrante de la société et il n’y a pas cette hiérarchie contre laquelle le théâtre jeune public doit si souvent lutter.

C’est un coup de foudre. Manuel Hinojosa, Berta Hiriart, Lourdes Perez Gay, Maribel Carrasco… et tous les autres. Le début d’une très longue histoire qui se poursuit autant  avec les artistes que les institutions. Il me faudrait des pages pour les noms de nos amis mexicains : programmateurs, directeurs de festival, éditeurs, artistes, auteurs, metteurs en scène. Je succombe la première, mais toute l’équipe attrape le virus. L’histoire du Carrousel avec le Mexique va ressembler à celle du Carrousel avec la France. Une fidélité à toute épreuve qui passe à travers modes, courants, alliances, changements de directions. Le courant si fluide évite les obstacles.

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