1988

Si 1987 s’est terminée en Amérique du sud, 1988 commence là aussi. Une lune entre deux maisons, en espagnol, est présenté au Pérou, à Lima. Le choc avait été grand en Argentine et nous avions eu quelques vertiges devant le déséquilibre incroyable de la pauvreté et de la richesse… Il suffit de penser à la soirée commencée par un anniversaire de la télévision argentine, atmosphère de luxe et de décadence dans les salons dorés à perte de vue, avec cocottes à perte de vue, sur des talons de 25 centimètres, des jupes de moins de 25 centimètres et des perruques de plus de 25 centimètres, cocottes blondes et fardées, avec alcool à perte de vue dans des coupes fines servies sur des plateaux d’argent. Notre soirée s’est terminée dans une salle de théâtre expérimental féministe où il faisait si froid qu’on a claqué des dents toute la nuit.

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel.  Dominique Dupire-Farand. Photo: Patrick Berger

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel.
Dominique Dupire-Farand.
Photo: Patrick Berger

Le Pérou, c’est bien autre chose. Il n’y aura pas de coup de foudre pour nous aveugler et le choc du sud, le vrai choc du sud, c’est en février de cette année-là que nous le recevrons… que moi je le recevrai en tous cas, assez pour qu’il m’habite aujourd’hui encore. J’observe avec une surprise douloureuse les enfants solitaires, trop peu habillés pour le froid de la nuit dans les restaurants, dans les rues, partout où ils espèrent vendre les bricoles qu’ils ont à vendre… images saintes, médailles, artisanats de pacotille. Ils apparaissent silencieusement et disparaissent silencieusement. Des ombres que la nuit vomit et avale. Je ne pourrai jamais les oublier. C’est dans les rues de Lima que nait ma passion dévorante pour les enfants du sud et pour cette Amérique qu’on appelle latine. Je les ramène avec moi à Montréal, et ils s’installent à demeure dans mon quotidien et mon imaginaire.

1988, c’est l’année de 242M106. Nous sommes trois codirecteurs, chacun porte ses projets artistiques et je crois que, moi aussi, j’ai envie de découvrir la dramaturgie pour les jeunes publics dans l’intimité de la création à travers d’autres voix que la mienne. Alain crée donc 242M106 d’Hélène Lasnier en mai, à la Salle Fred-Barry. C’est la première fois que nous montons le texte d’un auteur… pour lequel je n’ai fait ni écriture, ni adaptation, ni relecture… Nous adorons le texte tous les trois et, même s’il s’adresse à un public adolescent (qui n’est pas notre public habituel), nous décidons de le produire… et puis il faut l’avouer, je ne réussis pas à fournir deux metteurs en scène qui rêvent d’une création par année. Alain réunit une formidable distribution : Serge Denoncourt, Martin Drainville, dont c’est le premier rôle au théâtre, Mireille Brullemans que nous découvrons avec bonheur et Nathalie Dupont…. Alain me spécifie qu’il ne faut pas oublier Salsa… le chat de la distribution. Je comprends mieux pourquoi la diffusion a été limitée… Claude (Goyette) signe la scénographie, cette fois. Moi qui me demandais pourquoi il n’y avait pas eu de suite aux représentations de la Salle Fred-Barry… et qui supputais savamment : «Peut-être que nous ne connaissions pas encore bien les réseaux de diffusion des spectacles pour adolescents. Existent-t-ils en 1988? Oui sûrement, car il y a Yves Masson et le Sang Neuf… Le Petit à Petit. Le Clou pas encore…»

Ne pas oublier… La Marelle en Angleterre, notre unique passage dans ce pays auquel nous sommes si étrangement liés et où pourtant nous nous sentons si étrangers. Il n’y aura pas de coup de foudre, il n’y aura pas de suite malgré les trois villes Londres, Oxford et Liverpool et le succès du spectacle. L’Angleterre est toute entière au Theater in education… comme tous les pays anglophones, engluée dans un réalisme déroutant et soumise aux diktats du slap stick, la réplique efficace…

La Marelle, mise en scène Alain Grégoire, Le Carrousel, 1984. Huguette Oligny et Carl Béchard. Photo: Robert Etcheverry

La Marelle, mise en scène Alain Grégoire, Le Carrousel, 1984.
Huguette Oligny et Carl Béchard.
Photo: Robert Etcheverry

J’ai enfin le temps d’une recherche que je veux mener depuis déjà un moment!  J’écris un texte pour des enfants du deuxième cycle de l’élémentaire de l’époque (9 à 12 ans), Comment vivre avec les hommes quand on est un géant, et je veux en faire une adaptation  pour les petits du premier cycle de l’élémentaire (5 à 8 ans). Je nage dans les ressources stylistiques pour «le dire» et le «comment le dire». Comment conter la même histoire à des petits et à des grands? La question, bien sûr, n’a pas de réponse et, à cause de cela peut-être, elle me passionne. Écrire me demande de plus en plus de temps, car je fais de la recherche un long préambule aux mots qui enfilent trames narratives, émotions, personnages. Je me sens toujours terriblement concernée par les différents publics que je veux toucher. Je veux les connaître : connaître leurs préoccupations, leurs inquiétudes, leurs peurs, leurs rêves, leurs envies… J’écris JE et je l’écris avec reconnaissance, car autant Alain que Gervais m’ont toujours laissé dans l’écriture cette large marge de manœuvre sans laquelle il n’y a pas d’œuvre. Je suis libre, complètement libre, et jamais je n’ai senti de commande ou d’échéance. Comme c’est étrange de le réaliser si parfaitement aujourd’hui seulement.

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