1983

Janvier. Reprise des activités après des pseudo vacances pendant lesquelles on a présenté Les Petits Pouvoirs à la Salle Fred-Barry. Février. Le jour est froid mais lumineux. Nous sommes tous au bureau installé dans le petit quatre pièces de la rue Mercille à Saint-Lambert, Martine, Alain, Gervais et moi, quand la lettre arrive. Je me rappelle très bien le soleil dehors et la lettre : l’enveloppe nous a rassemblés. La lecture nous fait hurler de bonheur. On n’y croit pas. On lit et relit et relit encore : les deux spectacles présentés en août au Festival international de théâtre pour l’enfance et la jeunesse sont invités aux 4e RITEJ à Lyon… Rencontres internationales du théâtre pour l’enfance et la jeunesse. Pas un, deux spectacles pour une première sortie internationale! Trouver les fonds, vérifier la disponibilité des acteurs, organiser le transport… Défis, travail, excitation, trac. Tout est première fois et la France, dans notre imaginaire (et dans les faits), est un lieu de culture.

Quelques semaines plus tard, c’est Pâques et avril. Gervais et moi, on marche sur l’avenue Laurier. Le temps est frais pour la saison (encore), mais on achète du chocolat avec une rage rare pour moi. J’aurais envie de gâter les enfants du monde entier : je viens de signer le contrat avec Leméac pour la publication du texte Les Petits Pouvoirs. Leméac a une vraie collection théâtre dont l’histoire a survécu aux aléas de la vente d’œuvres théâtrales au Québec. La collection risque moins le pilonnage qu’a connu la collection dans laquelle Une lune a été publiée après une année? Une petite année? Peu de temps en tous cas. L’édition maison du Cead qui se voulait un tremplin pour une édition plus large a rempli ses promesses.

Juin. Départ pour la Belgique (Nous jouons Une lune entre deux maisons à Strépy Bracquegnies, et à Bruxelles, au Centre Jacques Franck) et la France avec les deux scénographies, les six acteurs, le musicien, un  technicien (engagé pour la sortie car nous n’avions pas de technicien dans la compagnie),  Luc Plamondon fait la logistique (son professionnalisme est une leçon qu’on retient) et, belle intuition, une directrice de tournée, Diane Miljours, pour gérer l’équipe de cette grande première. Dix personnes, deux équipes, quatre lieux, l’étranger… Trop occupés à bien faire notre travail, on ne veut pas imaginer de suites tangibles. Dieu merci, le trac aurait été insupportable. On présente d’abord Une lune entre deux maisons dans un lieu créé de toutes pièces et un peu loin du centre. Les conditions de présentation nous semblent parfaites pour une si petite chose et, surtout, surtout il y a de vrais enfants dans la salle… Ce qui nous ravit et nous rassure. Les petits sont aussi attentifs que ceux du Québec… et il y a aussi des adultes nombreux et curieux de voir un spectacle pour si petits. C’est le premier spectacle créé pour des enfants de  3 à 5 ans.  Il suffit d’une représentation pour que s’installe la rumeur du spectacle à ne pas manquer… du spectacle à voir absolument. Un tsunami de bouche à oreilles, de critiques, de bousculades pour entrer : la salle est petite et nous tenons aux enfants. VOIR LE SPECTACLE est un must… Diane gère tout ce beau monde : programmateurs, journalistes, artistes, enseignants, publics curieux. Elle s’informe, discrètement puisqu’elle sait faire les choses, s’organise pour que ceux qui veulent et doivent voir le spectacle puissent entrer, insiste quand elle veut qu’on rencontre un programmateur… Elle est partout et nous, sur un nuage.

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel. Muriel Desgroseillers et Dominique Dupire-Farand. Photo: Patrick Berger

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel.
Muriel Desgroseillers et Dominique Dupire-Farand.
Photo: Patrick Berger

Deuxième semaine, Les Petits Pouvoirs est présenté dans une grande salle à Lyon. Forts de notre gloire toute neuve, du succès remporté au Québec par le spectacle, nous allons la tête haute… à l’abattoir. Tout est trop québécois. Les enfants entendent mal le texte aux accents quotidiens, les adultes ont envie de gifler des enfants qui négocient pour tout et pour rien. Représentation après représentation, je regarde le spectacle s’écraser entre la scène et la salle et j’essaie de comprendre. Je dois me rendre à l’évidence : la culture est aussi sociale qu’intime. J’essaie de comprendre l’échec avec des amis français et me rappelle le délicieux magret de canard d’Élisabeth St-Blancat qui ne me console qu’à moitié.

Les Petits Pouvoirs, mise en scène de Lorraine Pintal, Le Carrousel, 1982. Danièle Lépine, France Labrie, Alain Grégoire, Gervais Gaudreault. Photo: André P. Therrien

Les Petits Pouvoirs, mise en scène de Lorraine Pintal, Le Carrousel, 1982.
Danièle Lépine, France Labrie, Alain Grégoire, Gervais Gaudreault.
Photo: André P. Therrien

Le succès d’Une lune entre deux maisons a été tel que, dès novembre 1983, on retournait dans la banlieue parisienne à Saint-Denis présenter le spectacle pendant un mois, à l’invitation de la Compagnie Daniel Baziliers, Centre Dramatique National… tout en préparant la tournée de trois mois de 96 représentations qu’organisait Jean Noël, directeur de l’unité jeune public à la Maison de la culture du Havre… Diane avait vraiment insisté pour qu’on rencontre cet homme qui promettait trop pour qu’on y croit. Et pourtant… Il  a tenu toutes ses promesses et plus encore, il est devenu un ami si cher, trop vite parti. Jean Noël, quel gentleman.

La France est entrée dans nos vies et nous ne savons pas encore à quel point sa place sera déterminante, importante, vitale pour l’histoire du Carrousel et pour mon écriture.

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