1982

Les Petits Pouvoirs… La pièce sera montée en février et pour la première fois, je ne suis même pas présente aux répétitions. Je me sauve, je pars vers le sud et le soleil avec mon petit qui est à la maternelle. On en profite, puisque c’est encore possible. Lorraine Pintal dirige la mise en scène avec quatre acteurs (Gervais, Alain Grégoire, France Labrie et Danièle Lépine) et un musicien (Roger Goyette, parti prématurément). Qui a eu l’idée du saxophone et du saxophoniste sur scène… Lorraine Pintal ou Gilbert Bourgoin qui dirigeait les chœurs? Les choix musicaux ont provoqué des réactions. C’était moderne… contemporain… Assez? Trop? Juste assez en tous cas pour que le spectacle fasse son chemin. Si le traitement sonore ne passe pas inaperçu, la grande trouvaille du spectacle a été l’idée (le concept) scénographique de Michel Demers qui résolvait le problème crucial de la distribution : séparer chaque comédien en deux parties… la moitié du corps (coiffure et costume) en enfant et l’autre moitié, l’adulte ou le parent… Cette convention met en lumière la dichotomie parent/enfant. L’astuce est géniale, car elle permet à 4 acteurs d’incarner  8 personnages.

Les petits pouvoirs, mise en scène de Lorraine Pintal, Le Carrousel, 1982.  Danièle Lépine, France Labrie, Alain Grégoire, Gervais Gaudreault. Photo:

Les Petits Pouvoirs, mise en scène de Lorraine Pintal, Le Carrousel, 1982.
Danièle Lépine, France Labrie, Alain Grégoire, Gervais Gaudreault.
Photo: Anne de Guise

Cette trouvaille scénographique fait bien plus que résoudre des problèmes de distribution, elle marque avec toute la force théâtrale à quel point le pouvoir dans les familles québécoises des années 80 passe rapidement de l’enfant au parent, et vice-versa. Comme mère, je suis moi-même entrée dans la dynamique épuisante de la négociation pour tout et rien avec le sentiment d’être un horrible patron dans une relation syndicale. Toute une dialectique dans un quotidien pressé.

Je ne reviens du sud que pour les représentations expérimentales… car nous en avons pris l’habitude. Je regarde. J’écoute. Je questionne. Je corrige, coupe, explicite. Je ne me lasse pas de rencontrer les enfants après les représentations et vais les retrouver dans les classes quelques semaines après la représentation pour mesurer les traces inscrites dans les mémoires. Le spectacle connaît un succès immédiat. Le premier vrai succès de la compagnie au Québec.

Le souvenir de cette année-là… Travail acharné… Animation, écriture, diffusion, administration, présence dans le milieu. Les associations naissent et meurent, structurent le milieu, et nous en faisons partie comme membres, nous siégeons aux conseils d’administration, nous participons au travail de concertation pour réfléchir aux enjeux et aux besoins : le Cead (Centre des auteurs dramatiques) est là depuis 17 ans déjà et plus actif que jamais. L’AQJT (Association québécoise du jeune théâtre) a du mal à demeurer actuelle et la crise se dénouera dans les États généraux. ASSITEJ Canada existe depuis 1965 et ses deux secrétariats (canadien et québécois) ont des enjeux différents mais cohabitent, malgré leurs réalités respectives elles aussi bien différentes. Gervais, André Laliberté du Théâtre de L’Œil et Yvon Albert Laurendeau, qui fait un formidable travail de structuration, sont très actifs dans les années 80.  Théâtres Unis Enfance Jeunesse (TUEJ) naît en 1985 pour représenter les compagnies qui œuvrent pour le jeune public auprès des syndicats d’artistes (UDA, APASQ…) après la dissolution de l’Association des directeurs de théâtre (ADT).

Que de sigles! Fastidieux peut-être, mais ces sigles parlent. Ils disent et donnent à  comprendre à quel point le théâtre est un art collectif à l’intérieur même de la création, des compagnies et dans le milieu qui, durant cette décennie, aura vu se mettre en place les associations et institutions qui en tissent la trame encore aujourd’hui. Nous avons été de toutes ces associations avec le temps et l’énergie que cela suppose.

Août 1982, la date est importante… même si on ne s’en doute pas. Le Carrousel présente deux spectacles Une lune entre deux maisons et Les Petits Pouvoirs au 5e Festival international de théâtre pour l’enfance et la jeunesse à Montréal, le 5e… Il y en a donc déjà eu 4 que j’ai oubliés. Le premier pourtant, était inoubliable. Organisé par la Ville de Longueuil et François Sainte-Marie, le directeur du Centre culturel (qu’est-il donc devenu, cet enthousiaste si précieux?), à Longueuil, nous avions présenté Ti-Jean voudrait ben s’marier, mais…, adoré Une fable au chou du Théâtre de l’Œil et connu le Parminou. Retour à la 5e édition du festival qui a lieu cette fois au Parc Lafontaine. Pour nous, il semble évident que c’est le dernier tour de piste du spectacle Une lune entre deux maisons que Dominique Dupire-Farand et Muriel Desgroseillers jouent déjà depuis un an. Nous aurons donné presque deux cents représentations en trois ans. C’est beaucoup et nous sommes déjà engagés par-dessus la tête dans un autre projet de création. On n’imagine pas de suite pour Une lune.

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel. Muriel Desgroseillers et Dominique Dupire-Farand. Photo: Patrick Berger

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel.
Muriel Desgroseillers et Dominique Dupire-Farand.
Photo: Patrick Berger

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’il y a des invités internationaux au festival : Maurice Yendt et Michel Dieuaide de la France (Michel était-il là cette année-là? Il est venu souvent avec son fils, adorable) Marie-Claire Tonneaux et Catherine Simon de la Belgique, Dominique Catton de la Suisse. Les discussions, perspectives et débats s’ouvrent. Le jeune public est avide de rencontres. L’effet ghetto n’est jamais trop loin et la vigilance, je dirais, le devoir d’inquiétude nous habite. Les points de vue sur les deux spectacles divisent Européens et Québécois et nous écoutons les critiques avec intérêt et surprise.

À l’automne, le texte Les Petits Pouvoirs est retenu pour les publications maison du Cead (Collection Dramaturgies Nouvelles, n°5) et le travail avec Pierre MacDuff en est un d’édition qui m’apprend à choisir: disposition, caractères, réécriture des didascalies essentielles, compromis entre texte joué et texte édité. Je comprends mieux le travail que j’aurai à faire pour les révisions qui suivront, dans les trois langues que je connais.

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