1979

Je vis en compagnie des petits : Xavier n’a que trois ans,  mais je l’emmène au théâtre. Il voit tous les spectacles que je vois, même s’il n’a pas l’âge, pas plus que les autres petits dans la salle, trop nombreux, pas toujours attentifs. Je travaille quatre jours par semaine au Centre culturel de Longueuil dans un atelier de création libre pour d’autres petits qui ont entre trois et cinq ans. Je les fréquente sur tous les fronts : travail, famille, théâtre. Je les observe regarder le monde, en parler, le saisir et l’exprimer, essayer de le comprendre, y renoncer. J’ai envie d’écrire pour eux. Ce sera Une lune entre deux maisons. Je travaille avec Georgette Rondeau qui a une fine connaissance des petits. On met à plat  nos envies, nos savoirs, nos doutes, la passion de la rencontre théâtrale avec la certitude qu’à 3 ans, les petits ont déjà le sens d’une communication codée et collective. Puis, on se partage le travail : j’écris, elle bâtit un cahier d’accompagnement pour enseignants, éducatrices. Nous discutons beaucoup de l’écriture et des cahiers. Ces cahiers me sont utiles : ils expliquent doutes, choix, démarches, mettent en abyme la réflexion qui a jalonné l’écriture et parfois donné des pistes de choix dans l’écriture, même inconsciemment. C’est la première fois que mon travail valse entre recherche et écriture, trouve du bonheur à passer des mots aux questions, des histoires aux contextes, la première fois que le public prend une telle importance dans l’écriture.

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1979. Suzanne Lebeau. Photo: Michel Fournier

Une lune entre deux maisons, mise en scène Léo Munger et Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 1979. Suzanne Lebeau. Photo: Michel Fournier

Je le sens : je cherche ce regard que les petits portent sur le monde et, dans mon écriture, c’est la fin de la période d’innocence : jamais plus je n’écrirai avec la même insouciance. À partir de ce texte, mon écriture portera entre les mots et les images la présence des enfants, une présence directe, effective, déterminante, vibrante jusque dans les non-dits et la suggestion incroyablement théâtrale et qu’on n’ose si peu avec les enfants jugeant toujours nécessaire d’expliquer.

Gervais est là, aussi passionné par la recherche que par l’univers scénique. Il est acteur dans la compagnie, codirecteur. On fait ensemble demandes de subventions, lettres officielles, les rencontres avec les agents. On donne les orientations à la compagnie. On parle des projets. Il choisit les concepteurs et les acteurs : Raymond Corriveau, Jacques Rossy, Marthe Boisvert, Lorraine Pintal (qui me remplace dans Petite ville deviendra grande), Pierre Brodeur. Nos tâches et nos passions respectives commencent à se séparer en se précisant. Il enseigne la voix, le jeu aux enfants, aux enseignants, aux jeunes acteurs. Il se passionne pour l’espace de la scène, le corps de l’acteur et la géographie de la scène: il travaille avec Pierre Farand sur la scénographie d’Une lune entre deux maisons, un petit chef-d’œuvre de savoir populaire. Les petites (le terme petit rappelle que Small is beautiful) maisons de Plume et Taciturne sont de tôle pliée, peinte à la main. Une des très rares scénographies qu’on peut, qu’on doit et qu’on veut conserver, même après 30 ans…

Le matin de la première représentation d’Une lune entre deux maisons dans une garderie (septembre sûrement et la rentrée), François-Xavier est avec nous et, sur le pont Jacques-Cartier, c’est le trafic matinal. Il est tout heureux de constater que tout ce monde s’en va voir le spectacle. Le souvenir de son regard naïf m’émeut encore. La première représentation est chaotique, si mon souvenir est bon. Léo Munger qui fait la mise en scène est retenue à Québec, les accessoires ne sont pas prêts, les allers-retours entre participation et texte ne sont pas clairs… mais la communion avec les petits est forte, décisive. Ils s’ennuient quand Plume s’ennuie, se cachent avec Taciturne, ils ont peur des ombres menaçantes et, quand la nuit vient, assis sur des petits coussins, certains s’oublient jusqu’à faire pipi sous eux. Ils écoutent du début à la fin et, pour nous, c’est une victoire.

On retravaille le spectacle avec Gervais car Léo, vedette montante à Québec enchaîne contrat sur contrat. Gervais entre avec beaucoup de sensibilité dans la direction d’acteurs… même s’il doit diriger sa compagne! Mais Gervais étant Gervais, amoureux des acteurs jusqu’au fond de l’âme, l’oreille absolue pour entendre la justesse toujours plus difficile à trouver quand il s’agit de jouer des enfants ou pour les enfants… (Pourquoi? Pourquoi cette subtile nuance de condescendance si souvent?)… Il fait d’Une lune entre deux maisons, ce petit texte pour tout-petits, un grand spectacle. Il ne sait pas encore que le spectacle nous ouvrira les portes du monde et que la mise en scène deviendra son métier à la vie, à la mort.

On joue beaucoup et dans des conditions inimaginables aujourd’hui… Garderies, maternelles. Monter les décors au deuxième étage. Pas de techniciens. Nous sommes seules, Georgette et moi, pour conduire le gros camion, déplacer aquariums, bibliothèques, tables, installer la scénographie, jouer, rencontrer les enfants après la représentation, faire les représentations publiques, ramasser le cachet. C’est l’hiver. Dans ma tête, les souvenirs de tournée sont des souvenirs d’hiver… devenu un ennemi quotidien et mortel. Reculer le gros camion sur la glace dans les cours d’école à 7h du matin… On a eu une subvention puisque qu’on voyage dans une grosse boîte carrée blanche, genre camion de lait, avec le sigle du Carrousel en lettres rouges, première papeterie officielle. La compagnie joue beaucoup, souvent, dans les écoles et les garderies bien sûr, mais aussi dans les Festivals, les salles, et fait partie des compagnies montantes de la relève. Il me semble que le bureau est encore dans la cave et les réunions chez Martine.

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