1978

Je cherche les repères…  et je n’ai pas le choix de revenir à l’intimité de la vie familiale pour me rappeler l’histoire du Carrousel et celle du théâtre pour enfants qui éclate de partout  pendant la décade des années 70. Les trois réalités forment une toile tissée serrée. Nous sommes mariés depuis trois ans. Xavier a deux ans. Le reste se confond dans une masse informe de travail soutenu, de tournées qui, déjà, font de l’hiver un ennemi. Gervais a-t-il commencé à enseigner la voix aux acteurs à l’UQAM? A-t-il déjà laissé les Enfants du Paradis? Avons-nous déjà reçu une première subvention du Ministère de la Culture parce que, à l’époque, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) n’existait pas, et le Conseil des Arts du Canada (CAC) nous a boudés longtemps? Avons-nous déjà formé le premier embryon d’un conseil d’administration? Beaucoup plus de questions que de réponses…

Je lis les titres des pièces les uns à la suite des autres, les noms des personnages et je retrouve l’époque.

Ti-Jean voudrait ben s’marier, mais…  ses personnages de la tradition historique : une guérisseuse, le forgeron du village, sa fille, la Madelon qui rappelait les Filles du roi par son audace rusée et déterminée. Féministe avant l’heure, telles étaient les femmes qui avaient à survivre et faire survivre les leurs dans ces temps héroïques.

Le jardin qui s’anime avec Folle-Avoine, le poète, Greluche, l’épouvantail, Sarrazin et  Cannelle, les fermiers. Déjà, on parle agriculture de proximité, autosuffisance alimentaire, amour du frais et du près.

La chanson improvisée, le pays et ses régions à découvrir, le voyage comme connaissance avec Jos-à-Vapeur, Alexis-la-Rime, Max-Petit-Pas, Rose-sans-Épines.

Chut! Chut! Pas si fort! Retour au Québec de nos légendes pour les petits. Grand-Langue raconte l’histoire avec Cœur-d’or, Pied-Léger et Tête-de-bois, personnages et comédiens, le théâtre dans le théâtre.

Petite ville deviendra grande, je voudrais pour mon propre plaisir me souvenir de l’histoire du texte… le prétexte, l’inspiration, les difficultés. Pas l’ombre d’un souvenir… Perdue dans une course effrénée, cette histoire-là… Petite ville deviendra grande avec son petit chef, qu’on retrouve dans toute les sociétés, Pet-Bretelles, Gros-Bidon, le naïf, Vertelette, l’idéaliste, Framboisine, la combattante, et une problématique qui va devenir de plus en plus cruciale : la cohabitation d’intérêts divergents et souvent contradictoires dans la construction de l’espace social.

Petite ville deviendra grande, mise en scène Mona Latif-Ghattas, Le Carrousel, 1978.  Dominique Dupire-Farand, Josette Couillard, Pierre Brodeur.

Petite ville deviendra grande, mise en scène Mona Latif-Ghattas, Le Carrousel, 1978.
Dominique Dupire-Farand, Josette Couillard, Pierre Brodeur.

On trouve dans les titres et les noms des personnages, encore naïfs, les préoccupations sociales, politiques, littéraires aussi vivantes qu’elles le seront 40 ans plus tard : histoire, géographie, urbanisme, écologie… traitées alors encore trop souvent dans une relation didactique où l’adulte propose non seulement des réflexions… mais des orientations et même parfois des réponses. On avait choisi l’école pour toutes les raisons du monde : démocratisation de la culture et du savoir, passion d’apprendre qu’on imaginait aussi ardente chez les enfants et qu’on espérait contagieuse.

C’est pourtant l’année où l’idée d’un lieu fixe aux conditions de représentation adéquates et… constantes d’un jour à l’autre commence à prendre forme : la tournée école par école donne peut-être un accès vraiment égalitaire, mais les conditions sont tellement aléatoires qu’elles ont un effet sur la qualité même de la représentation… Je me rappelle… le jour où un directeur a coupé les dix dernières minutes d’une représentation parce qu’il était temps que les enfants aillent se préparer pour l’autobus scolaire. Insensiblement mais sûrement, l’école commence à se refermer sur elle-même et je remets sérieusement en question le principe de la participation à l’intérieur des spectacles. La préparation des enfants est tellement fluctuante… Ce n’est sûrement pas un hasard si l’idée d’un lieu, un théâtre, un pignon sur rue qui garderait le même accès pour tous (représentations scolaires) prend forme. On rêve d’une salle pensée pour tous les jeunes publics (il y a autant de différence entre un enfant de 2 ans et un de 12 ans qu’entre entre un enfant de 12 ans et un adulte). Trois troupes (à l’époque, on disait plus volontiers troupes que compagnies), L’Œil, La Marmaille (qui deviendra Les Deux Mondes) et le Carrousel, se réunissent pour la rêver et la bâtir cette salle… Il fallait convaincre les compagnies, il fallait convaincre les gouvernements… mais on ne doutait vraiment de rien et la concertation dans le milieu du théâtre était le moyen le plus sûr de réaliser des rêves, de faire prendre racines aux utopies. Aujourd’hui, la Maison Théâtre existe plus que jamais. Elle compte 27 compagnies membres actifs et leur offre non seulement une des meilleures salles à Montréal, à la continentale… mais surtout conçue pour le jeune public avec son incroyable pente qui permet aux petits placés derrière des adultes… d’être au spectacle.

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