1976

Pit-Pit. 1976, c’est mon petit oiseau qui naît le 14 avril… Pit-Pit, disait mon père pour son gazouillis d’oiseau sur la branche. Notre vie est décousue, la sienne aussi. Mais avant avril, il y a janvier, février, mars. Nous jouons Ti-jean voudrait ben s’marier mais… et Le jardin qui s’anime dans les écoles. Un le matin et l’autre l’après-midi ou vice-versa. Martine vend des spectacles, les choses vont bien, nous travaillons beaucoup. Parfois trop, mais nous travaillons. Assez pour acheter un Ford Econoline d’occasion, une  camionnette qui nous permet enfin de laisser décors et costumes dormir dehors pendant que nous dormons dedans.

Gervais enseigne la voix au MCCM (Mouvement culture communication de Montréal). À Chicoutimi (les Bleuets du Saguenay-Lac-Saint-Jean étaient partout dans le théâtre), il avait suivi  les cours du Conservatoire de musique avec Louise André. Quarante ans plus tard, il en parle encore régulièrement… Louise André était un maître, de ceux qui donnent une connaissance de l’outil et qui enracinent profondément, passion et rigueur. Gervais aime la voix, toutes les voix : chantées, parlées, chuchotées. Il a aussi la passion du corps et continue l’entraînement régulier avec les Enfants du Paradis dirigé par Gilles Maheu qui ont le contrat d’animation théâtrale des sites des Jeux olympiques d’été. J’enseigne à l’UQAM le jeu dramatique pour des enseignants en exercice qui doivent compléter une formation et je m’étonne que des enseignants trouvent excessif que je leur demande d’acheter trois livres qui me semblent des livres de référence pour la vie. Tout l’hiver, je continue à jouer et à travailler au Centre culturel de Longueuil : atelier de création libre avec les petits et atelier d’animation théâtrale avec les plus grands. Le directeur du Centre, François Sainte-Marie, est amoureux du théâtre jusqu’au bout des doigts et n’a aucun préjugé sur le théâtre pour enfants, le théâtre populaire, le théâtre de rue. Au contraire.

Je suis grosse, mais les costumes de la Vieille Marie et de Greluche me permettent de jouer jusqu’en février… Je bouge et chante difficilement. En fait, après un couplet je fais semblant de chanter trop essoufflée pour faire les deux…. Mais rien ne transpire. Muriel, la belle… et tragique Muriel Paquette des Enfants du Paradis me remplace. Le nom à peine évoqué, la peine nous revient entière, à Gervais et moi. C’est plus tard que son destin se jouera. En 1976, elle est la Vieille Marie de Ti-Jean… et Greluche du Jardin qui s’anime, et je regarde les spectacles avec plaisir. Pour la première fois, j’entends mes textes et je vois les réactions des publics. C’est passionnant.

Avril arrive aussi fou que tous les avrils québécois et je pars pour l’hôpital sous la neige, en reviens deux jours plus tard avec un beau gros bébé que j’installe sur le balcon car il fait 30 degrés dehors et trop frais dedans. Les femmes sont en bikini sur les gazons poussés comme par miracle. C’est le dimanche de Pâques. Le congé est court. Une semaine plus tard, Gervais part en tournée et je reprends les cours, les animations où je les ai laissés une semaine plus tôt. Christine, ma sœur, garde le petit que je retrouve à la fin de l’après-midi.

L’été, je le passe à la campagne. Gervais, à Montréal, avec les Enfants du Paradis qui travaillent sept jours sur sept… Jeux Olympiques obligent. Parfois, il vient faire une petite visite, quelques heures à peine, toujours pressé, déjà. J’écris le soir et la nuit quand le petit dort… La chanson improvisée. La tournée m’inspire, le texte est un voyage du Québec, si je me rappelle bien… qui raconte quoi déjà? Il faudrait le relire, un jour peut-être. On crée le spectacle fin août début septembre pour qu’il soit prêt à l’automne. Je n’ai pas encore assimilé qu’écrire demande temps, rêverie, intériorisation.

L’automne, François-Xavier entre à la garderie le Petit Prince. J’adore cette garderie où j’ai beaucoup travaillé. Lui aussi. À la maison, il boit au verre alors que Monique, la responsable des petits, lui prépare tous les matins son biberon pour qu’il n’aille pas voler celui des autres, car il se promène déjà à quatre pattes. En fait… c’est surtout parce qu’elle trouve que j’exagère.  On emménage dans un appartement lumineux, calme avec de grandes armoires de bois pour ranger les confitures qu’on fait en quantité industrielle. Une passion ou une folie, on ne saura jamais le dire. Tout ça pendant les répétitions de La chanson improvisée.

La chanson improvisée mise en scène de Mona Latif-Ghattas, Le Carrousel 1976. Suzanne Lebeau, Dominique Dupire-Farand, Yvan Leclerc et Gervais Gaudreault.

La chanson improvisée mise en scène de Pascal Desgranges et Mona Latif-Ghattas, Le Carrousel 1976.
Suzanne Lebeau, Dominique Dupire-Farand, Yvan Leclerc et Gervais Gaudreault. Photo: Robert Lebeau.

Martine est toujours au poste. Mona Latif-Ghattas fait la mise en scène, Dominique Dupire-Farand et Yvan Leclerc complètent la distribution. Où les a-t-on rencontrés ces trois-là… au MCCM, à l’UQAM? Malgré le vague de la rencontre, la qualité de leur présence dans l’histoire de la compagnie est tenace… Les souvenirs remontent à la surface et, même si je ris encore juste à les évoquer, je reconnais que c’était une époque héroïque. Les fous rires, (les quatre dans la même chambre du motel, incapables de sortir même pour manger tellement on était gelé). Les crises… (le maudit décor de La chanson improvisée… la grosse boîte carrée et les portes d’école à huit heures du matin avec une masse d’enfants qui commentent pendant que Gervais et Yvan forcent comme des bœufs et s’obstinent : «Ça passe Yvan!» « Ça passe pas Gervais!» « Ça passe Yvan!» « Ça passe pas Gervais!» et… Enfin l’aide du concierge pour trouver une fenêtre de l’école pour faire passer la XBHp9736O78!!!!! de grosse boîte!). Les épreuves… Le nord de l’Ontario en janvier… Wawa, Gogama, Chapleau, Foleyet, Timmins… Les routes gelées… les trois qui ne conduisent pas obligés de pousser le camion à onze heures du soir pour ne pas mourir gelés entre deux villages… parce que la pédale à gaz était gelée, la ligne de gaz était gelée et le réservoir à gaz était gelé. On a vite compris pourquoi aucune troupe n’acceptait de jouer en janvier… et pourquoi tous les camions avaient de gros cartons devant la grille du radiateur.

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