1975

L’histoire ne commence pas vraiment en 1975 mais le 28 décembre 1974. Pour être encore plus précise, elle commence presque une année avant quand Gervais et moi on se rencontre au Théâtre Soleil où on jouait deux spectacles : La forêt merveilleuse et Le bal masqué qui nous ont fait découvrir le théâtre pour enfants en accéléré : 120 représentations en quatre mois. Coups de foudre au pluriel… entre nous… avec les enfants dans les écoles… avec le théâtre itinérant qui rejoint le public où il est. On se marie, un peu rapidement entre Noël et le Jour de l’An… non, je n’étais pas enceinte et ce n’était pas pour des prêts et bourses… mais…pour un système de son qu’on reçoit de ma famille comme cadeau de mariage.

On avait ramassé 500$ pour la création du premier spectacle (Diane Duchaine, une amie, Gervais et moi, on a mis chacun 100$, et ma sœur Françoise, tellement heureuse d’avoir un poste à l’Office de protection du consommateur, a mis 200$). On a la mise de fonds pour monter Ti-jean voudrait ben s’marier, mais… Mon père construit les décors dessinés pour presque rien par Raymond Corriveau. Diane Ricard (qu’est-elle devenue?), Jacques L’Heureux, Gervais et moi on répète la pièce dans une mise en scène de Jean Fugère tout janvier. L’histoire est encore courte, mais déjà les noms s’accumulent… Mon frère Robert prend les photos, Martine Robertson vend le spectacle… bénévolement évidemment… et tient les livres pendant que nous quatre, les acteurs, on part sur les routes avec la grosse voiture de mon père, le décor sur le toit. En fait, ce ne sont pas les routes qui nous attirent, mais les écoles. On veut, on rêve, dans une grande illusion démocratique, de rejoindre les enfants, tous les enfants qui sont à l’école…

Ti-Jean voudrait ben s'marier, mais... mise en scène Jean Fugère, Le Carrousel 1975.  Diane Ricard, Gervais Gaudreault, Suzanne Lebeau. Photo: Raymond Beulac.

Ti-Jean voudrait ben s’marier, mais… mise en scène Jean Fugère, Le Carrousel 1975.
Diane Ricard, Gervais Gaudreault, Suzanne Lebeau. Photo: Raymond Beulac.

On profitait, quelques belles années (!), d’une grande ouverture de la société et de ses institutions. On envahissait les cours d’écoles et les classes avec nos questions indiscrètes, les gymnases avec notre parlure d’un petit village du XIXe siècle. Convaincus, on était convaincus que les enfants nous suivraient au bout du monde avec leur riche imaginaire, leur curiosité et leur  avidité à connaître, à comprendre. On était jeunes, c’était il y a longtemps. On portait des pantalons pattes d’éléphant, on fumait, on prenait une bonne bouteille (le vin le moins cher, habituellement) et on rentrait à la maison, le plus tranquillement du monde. C’était permis…

En s’inscrivant dans l’école avec des intentions didactiques avouées, on respectait la voie royale pour parler aux enfants : le didactisme. Les thématiques étaient appropriées (environnement, géographie, histoire, mythologie, etc.), on ne cassait pas la baraque et le point de vue d’énonciation était celui de l’adulte qui sait et veut partager un savoir. Mais… si la relation didactique rassurait, la participation des enfants était un beau risque et ouvrait sur une délinquance… acceptable dans le contexte des nouvelles pédagogies. Je trouve très éclairante cette analyse de Nicolas Faure du premier texte monté par le Carrousel dans son livre Le théâtre jeune public : un nouveau répertoire :

Ti-Jean voudrait ben s’marier, mais… suppose une relation pédagogique entre l’auteur et l’enfant, mais pas si inégalitaire que cela. Certes, il y a autre chose qu’une simple expression artistique, la volonté de se poser autant en éducateur qu’en créateur. Mais en assumant cette part du pédagogique, par le risque de l’improvisation, l’auteur trouve finalement une nouvelle forme d’égalité dans la relation. L’adulte n’est pas donneur de leçon (le sens n’est pas univoque) il est force de proposition.

L’hiver passe. Le Carrousel est né et s’est nommé pour dire le mouvement que le regard absorbe, même d’un point fixe. Le Carrousel donne une vingtaine de représentations dans les écoles. Les enfants ont 9, 10 et 11 ans… Dans la logique de l’école, on se dit qu’il faudra aussi rejoindre les petits.

J’ai l’été pour écrire un texte pour les enfants du premier cycle de l’élémentaire que l’on créera… en août. Les délais sont serrés. On travaille vite dans la confiance et l’innocence. Ce sera Le jardin qui s’anime. Le pli est pris : déjà j’écris l’été et j’écris à la campagne… Raymond dessine décors et costumes, mon père construit les décors, Diane Ricard et Jacques L’Heureux sont aussi de la distribution de ce nouveau spectacle. Gervais et moi, on déménage sur la Rive-Sud pour un stationnement… car tous les soirs, descendre les décors du toit de la voituredu Carré Saint-Louis à la rue Sanguinet pour les monter au troisième étage… c’est forçant même pour deux jeunes et vaillants qui y croient.

Avant la fin de la première année, entre décembre 1975 et janvier 1976, nous trahissons nous-mêmes notre profession de foi envers l’école et explorons la salle de théâtre avec ses artifices. C’est trop tentant. Jeanine C. Beaubien nous invite à présenter Ti-Jean au Théâtre international de Montréal La Poudrière qu’elle dirige. La Poudrière a véritablement marqué la vie artistique de la métropole par des spectacles destinés aux grands comme aux petits et mettant en scène plusieurs disciplines. Le théâtre situé sur l’île Sainte-Hélène est le lieu rêvé pour jouer Ti-Jean, avec ses vieilles pierres qui datent de l’époque de l’histoire. Le confort! La salle permet de reproduire à heure fixe le miracle du théâtre. Entrées et sorties prévisibles, texte et musique ne sont jamais ramenés à l’ordre ni au XXe siècle par la cloche de la récréation… C’est reposant… même pendant les vacances.

Janvier nous retrouve sur les routes mais déjà nous sommes en…

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