2007

Janvier, février, mars…  Le pays des genoux est au Québec, Petit Pierre également, et Souliers de sable est en France. Trois mois d’une première tournée. L’équipe est joyeuse. Marie-Michelle Garon, bien sûr, ne donne jamais sa place, Joachim Tanguay et Martin Boileau toujours partants… et les accompagnateurs accompagnent. C’est bien durant cette tournée-là, il devait faire assez chaud et beau puisque les tenues sont légères, que nos quatre garçons Joachim et Martin, Sylvain et Éric vont chercher Odette à la gare, déguisés en filles… La photo est éloquente… Nos garçons sont très belles et il faisait vraiment doux… févier… mars… J’espère qu’on trouvera la photo qui a traîné tant d’années sur le babillard de la cuisine. Dans ce cas-ci, une image vaut vraiment mille mots.

Tournée Souliers de sable

2007. Première année officielle du compagnonnage avec le Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine (2007-2010). Grâce à une Convention de permanence artistique du Conseil régional d’Île-de-France, je suis officiellement artiste associée. C’est Gérard Astor, auteur, artiste, intellectuel, directeur artistique, ayant une pensée hors du commun sur la rencontre théâtrale, et un artisan entêté qui a eu l’idée de ces compagnonnages. Son équipe y croit. Ils y croient malgré la charge de travail supplémentaire que cela peut laisser deviner. Catherine Léger, Béatrice Fumet, Nathalie Huertas, je les ai vus imaginer, planifier, organiser, m’accompagner dans les classes, les IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres), les maisons pour handicapés quand nous avons présenté Petit Pierre à Vitry, explorer toutes les ressources de la ville, des écoles, des institutions, du quartier. Des fourmis, des abeilles… Au fil des ans et des projets, j’apprends ce que veut dire être artiste associée… puisqu’il n’y a pas de recette, mais une volonté de créer de nouveaux partenariats à chaque spectacle, chaque lecture, de nouveaux partenariats qui deviennent si évidents, si essentiels qu’on se demande ce que l’on faisait avant qu’ils n’existent. En 2008, j’écrivais :

« Être artiste associée dans un théâtre, c’est avoir la possibilité de poursuivre une relation régulière et soutenue avec une équipe qui fait le lien entre son œuvre et le public, avec des artistes qui suivent des chemins parallèles ou qui ont une relation avec son œuvre, avec des enseignants dont le rôle de médiateurs dans un milieu ne doit jamais être sous-estimé et enfin, dans mon cas, avec les enfants, pour qui j’écris. C’est la troisième fois que je me rends à Vitry pour des rencontres qui ont toujours été stimulantes, lumineuses, déterminantes. D’abord, j’ai ma place dans ce théâtre. Je m’y sens chez moi. Nommer cette réalité peut sembler banal mais pour avoir vu des auteurs, le jour de la première d’un de leurs textes, cachés dans les toilettes parce qu’ils ne savaient pas s’ils avaient le devoir ou le droit d’accueillir le public, parce qu’ils ne se sentaient à leur place, ni dans les coulisses où la fébrilité est à son comble, ni dans le hall gagnés eux-mêmes par la fébrilité. Le travail de l’auteur en est un de solitude et, certains jours, elle est lourde à porter. Faire partie d’une équipe, entrer la tête haute dans un théâtre où on est reconnu comme faisant partie de la maison est une chance que je peux reconnaître pour faire partie d’une compagnie depuis près de trente-cinq ans… C’est un puissant moteur, un déclencheur, une soupape de sécurité. C’est faire partie du théâtre qui est rencontres multiples.

Il y a à Vitry une tradition d’activités culturelles pensées, dessinées et organisées pour le public, les publics les plus différents avec une extraordinaire connaissance du milieu, et des partenaires locaux : les associations, les écoles, l’IUFM, les ressources locales et les ressources venues d’ailleurs qui peuvent enrichir les parcours et les croisements. Cette tradition permet la continuité des actions et la profondeur des rencontres.

Aussi cette «reconnaissance de l’auteur» par l’équipe du Théâtre se double de la «reconnaissance des publics». J’étais attendue, connue, reconnue, désirée. Je reconnaissais les enfants dans les classes, gonflés d’un tel désir de rencontre, qui faisaient de chacune d’elles un moment inoubliable pour eux et pour moi… Tous avaient lu, écouté, traduit dans leurs corps les mots et les images de plusieurs des histoires que j’ai racontées. Les plus petits de trois ans qui n’ont pas encore l’âge de L’Ogrelet s’y étaient glissés par la porte du rouge passionné et intolérable, eux qui sont à reconnaître et nommer les couleurs. Savoir pousser la bonne porte pour se glisser dans un territoire imaginaire est un art que Vitry a développé d’une manière très sûre et très humble : pas d’actions d’éclats, mais de vraies rencontres qui laissent des traces impérissables.

Dans le foyer du théâtre, bien avant le début de la représentation de L’Ogrelet par la compagnie de L’Artifice, je reconnaissais des visages presque familiers. Ceux-là même qui s’attardaient longtemps après la représentation. Je reconnaissais les enseignants toujours aussi nombreux, avides de partager les réponses provisoires et les questions qui surgissent à chaque pas. Il y avait ces visages familiers et comme à chacun de mes passages de nouveaux visages. Le cercle s’agrandit et le mouvement de contagion nous confirme que ces actions culturelles sont précieuses et appréciées.

La qualité et l’intensité de chacune des rencontres semblaient évidentes, normales, presque assurées. Pourtant… pour avoir visité tant de classes, rencontré tant d’enseignants, de créateurs, de professionnels… à Vitry et ailleurs, je sais que rien n’est jamais acquis d’avance. Jamais. Cette petite semaine avait été préparée… de longue date. Avant que je ne sois invitée à être artiste associée, Le Carrousel y a présenté quatre créations de mes œuvres ces dernières années et la saison 2007-2008 avait à sa programmation deux spectacles différents de textes repris par des compagnies françaises (L’Ogrelet de L’Artifice et Salvador de la Manivelle), en plus d’une lecture du texte le plus récent Le bruit des os qui craquent que le Carrousel y donnera en avril prochain.

Créer le désir… Vitry sait créer une chaîne de désirs et dans la logique du consommer jeter qui s’impose partout, la perspective de la durée rassure et fortifie. L’écriture a un sens.

La logistique est si bien huilée qu’elle semble couler de source : des objectifs diversifiés et nombreux se complètent, ceux des artistes rencontrés, ceux des enseignants, ceux des enfants, ceux de l’équipe et tous s’articulent autour du territoire de l’auteur qui se construit dans le temps : passé, présent et futur. Ces rencontres m’ont permis de sentir les perspectives, les ouvertures, les lignes dans le temps et dans l’espace d’une œuvre qui s’est écrite d’un mot à l’autre, d’une image à l’autre, d’un projet à l’autre comme des morceaux d’un puzzle qui tout à coup dessine un paysage, un univers, ce territoire imaginaire qui respire dans la poitrine de ceux qui le visitent.

Ce n’est pas un hasard que le Théâtre Jean Vilar de Vitry fasse si bien les choses. On y sent la pensée militante du grand Jean Vilar qui a su se transformer avec les ans, vivre et s’adapter à la société et à la création sans rien perdre de sa vigueur. On y sent un engagement politique, social et culturel réel, celui qui permet de rester dans la marge du commerce et de préserver l’humanité des vraies rencontres. »

Suzanne Lebeau, février 2008

 

Il y a le compagnonnage à Vitry, il y a une très grosse année pour le Carrousel. L’hiver et le printemps nous auront vus mener de front trois tournées importantes de trois spectacles différents sur trois territoires différents. Ce n’est pas une logistique simple puisque depuis longtemps, nous avons le souci d’un accompagnement artistique de chacune des productions sur la route. Un spectacle, surtout en tournée est trop fragile pour être laissé sans encadrement adéquat. Les aléas de la tournée, les nombreux aléas de la tournée : les différences de salles, trop grandes, trop petites, sans hall pour recevoir le public, les différences de publics, de conditions de vie, la fatigue d’être loin de chez soi trop longtemps, les tensions dans les équipes, les voyages, toujours, les horaires irréguliers, les repas tardifs. La tournée est presque un métier en soi, il faut aimer et aimer avec une belle endurance à toute épreuve. Trois tournées sur la route supposent trois accompagnateurs de la permanence de l’artistique ou de la diffusion. Pour la qualité du spectacle,  le moral des troupes… et la préparation des tournées à venir.

2007… en juin, je suis à Montréal, heureusement. C’est ma Lilou, Eulalie, qui vient au monde. Elle naît par une chaleur torride à la maison dans sa chambre à elle, sa chambre bleue qui deviendra mon bureau bleu, celui où je passe tant d’heures avec les mots, les miens et ceux des autres. La petite Adèle n’a pas encore un poil sur la tête et entre les deux va se nouer le combat du siècle de l’amour réclamé, compté, mesuré à chaque seconde du temps qui passe. J’écrirai pour elles Gretel et Hansel… mais il reste encore quelques années avant de prendre la mesure de la rivalité qui les unit et les oppose.

L’automne… Souliers de sable est à la Maison Théâtre avec la délicieuse exposition Pas à Pas. J’en ai peu entendu parler, mais moi elle me ravit, elle me comble de bonheur : mille souliers dans le ciel de la Maison Théâtre… Mille souliers de femmes, d’hommes, d’enfants, mille souliers qui racontent cinq cent histoires, cinq cents destins… De quoi rêver longtemps… de quoi écrire beaucoup… Toutes ces naissances, ces espoirs, ces peines d’amour, ces rêves, ces repas solitaires ou partagés…

De la porte à la salle… les souliers montrent le chemin. L’exposition a été conçue par Gervais qui l’installe avec François-Xavier… Même si les souliers disent tout, racontent, je ne réussis pas à me taire… J’aime trop l’exposition. J’aime trop ce concentré d’humanité en route pour… pour la vie tout simplement.

J’écris…

De cuir souple pour les premiers pas
de satin dans les salons
de cuir vernis le matin de Noël
de corne pour les révolutions
de petit veau pour les châteaux
de bois pour le théâtre
de toile pour l’été
de laine rêche dans les campagnes moyenâgeuses
de caoutchouc sous les pluies acides
de ciment quand la peur parle
de guenilles dans les contes
de babiche pour la neige
de feu sous la torture
d’argile pour les géants fragiles
de sable doux pour les vacances
ils traversent les siècles
et les cultures
les terres arables
et celles qui font pousser des roches
les grands froids et les sécheresses
les villes et les campagnes
les montagnes et les ravins.
Ils vont vers l’est, vers l’ouest
montent au pôle Nord
descendent au pôle Sud
deux pas derrière
et un petit pas de danse.
Ils vont à l’école et à la guerre
marchent en rang et au pas
ils désertent
s’écartent
explorent
se perdent
s’empilent dans les armoires des femmes de dictateurs.
Toujours
tous les jours
d’une génération à l’autre
ils marchent
se sauvent
se poursuivent l’un l’autre
se fondent amoureusement
font des petits
se figent dans l’attente
se trompent
reculent
recommencent
piétinent impatients
et repartent droit devant.
Ils se remettent en chemin
vieillissent
hésitent maladroits ou fatigués
s’usent un peu plus
repartent hardiment
se trouent
marchent encore
le matin et le soir
dans la nuit
sous la pluie
dans la neige
sous le soleil
dans les rêves et les souvenirs…
Ultime coquetterie
sous la planche du cercueil
on s’obstine encore à chausser les pieds
qui ne marcheront plus!

Reprise au CNA, l’exposition a plus de place et chaque soulier respire à son rythme. Permet même de voir trop bien la cage…. Qui ne peut plus se dissimuler. Que fait la cage au milieu des souliers? La cage, la prison, les portes fermées à clef, les systèmes d’alarme, les caméras, les chiens bientôt… Pourquoi pas les gardiens armés… D’autres pays en sont déjà là pour mieux départager pauvreté et richesse. Dispositifs de sécurité… enfin.  SECURITY, THE TOP PRIORITY… comme nous le répète Air Canada jusqu’à l’écœurement. Pas le confort. OH! Non… Security! En cage, les souliers et ne pas oublier de fermer la porte à clef.

Partir, marcher, explorer, tout est devenu danger au XXIe siècle. Danger! Dangereux. Tout est dangereux. Se promener dans la rue, parler à un inconnu, manger du beurre, fumer, boire un verre et prendre la voiture… La peur est un puissant frein. Jusqu’où nous mènera-t-elle dans le contrôle de notre intimité la plus intime? Parfois j’ai peur, car son imagination est déchaînée et la technologie moderne lui donne les moyens de tous ses fantasmes.

Dans Souliers de sable, les souliers prennent la liberté de sortir, et dans Pas à pas… ils racontent, pourvu qu’on prenne le temps de les écouter. Chaque strie, chaque écorchure est une découverte, une rencontre, une vie…

Pas à Pas

Pas à Pas 2

2007… 2007 encore… Wasquehal et la Manivelle… Est-ce la première année que je mettrai les pieds à Wasquehal? Il me semble oui… J’ai bien rencontré François Girard et Estelle Picot-Derquenne à Montréal en 2005 et puis à Vitry? À Vitry sûrement. Mais la vraie rencontre se fait à Wasquehal, la rencontre avec toute l’équipe, Arnaud, Alexandra, la production… cette fois-là, c’est Salvador. Puis les rencontres se multiplient. Tant de rencontres. François montera tant de mes textes, Wasquehal recevra tant de spectacles du Carrousel… Il y a l’humour et les humeurs politiques de François, la chevelure sauvage et libre d’Estelle, il y a une équipe qui nous fait penser à la nôtre, il y a les repas partagés… Il y a bien sûr, d’abord et avant tout, la passion des textes, du théâtre, de l’enfance que François a appris à l’école de René Pillot… Il y a entre nous tant de connivences, tant de complicités, tant de plaisir à accumuler les souvenirs… que seule la perspective d’une rencontre nous donne du cœur au ventre et à l’ouvrage. La Manivelle et son équipe nous deviennent rapidement des indispensables qui font partie de notre histoire, de nos combats.

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