2006

Le 19 janvier, Adèle… Un cadeau du ciel. Gervais, étonnamment, est à Montréal. Je dis étonnamment car les débuts d’hiver sont habituellement réservés aux tournées en France. Je porte la petite dans mes bras pour sortir de l’hôpital… Cette petite, la première à m’appeler grand-mère. Oui, un cadeau. Le regard humide qu’elle porte sur le monde m’émeut déjà, me bouleverse, me transporte. Moi qui aime tant les enfants, le rôle de grand-mère me rend folle. Des enfants qu’on peut fréquenter et aimer tout au long de leur vie sans devoir jamais les éduquer. Je découvre le rôle de grand-mère et je sens le bel avenir que j’ai devant moi.

Adèle, peut-être, et la fréquentation de plus en plus régulière des petits qui naissent de tous bords et de tous côtés dans une famille élargie, me redonnent le goût des petits et d’écrire pour eux. Le désir est inconscient, mais je le sens tapi au fond… il grandit et prend bientôt toute la place. Je voudrais bien écrire pour la première fois Une lune entre deux maisons pour eux, pour elle et tous les autres, comme si cela était pensable et possible. Je n’écrirai pas une suite comme on me l’a si souvent demandé…  Une suite donnerait de fausses racines à ces personnages beckettiens qui se rencontrent le temps d’une rencontre, dans un temps et un espace sans substance, sans poids, sans définition.

Adèle est un bébé… Je vois trop peu Aurélie, Arthur, Salomé, les enfants de mes neveux… Je retourne en garderie. Je passe de longues journées dans des garderies. Je m’attache aux pas des petits dans leur découverte des ruelles, leur exploration de la faune et de la flore qui se fait les deux pieds dans l’eau avec des souliers neufs autant que possible. Je les suis, les accompagne, prends les devants quand le danger me paraît trop évident, je mange avec eux aux petites tables où je me sens une géante, gauche et dévastatrice. Je comprends l’effort que les petits doivent fournir pour s’adapter à un monde qui n’est pas fait pour eux. Le corps, l’âme, l’esprit… changent de perspective avec l’environnement. Je me couperais les jambes et les bras pour être à l’aise.

Je passe deux mois alternant mes séjours dans deux garderies où je conte, dessine avec les enfants, les aide à s’habiller, remplis des cahiers de notes et me passionne pour l’avidité de leur regard, la multiplicité de leurs questions qui me mitraillent, moi et les autres adultes… Comme si nous avions des réponses.

Je suis frappée, doublement : par leur esprit d’aventure et par les mesures de sécurité qui ont poussé comme de la mauvaise herbe depuis mes propres enfants. Les interdictions, obligations, défenses, régissent le plus petit détail de l’habillement, du comportement, des habitudes de sortie, d’arrivée… Pas de foulard, mais des cache-cols, pas de culottes, des salopettes, des caquettes contre le soleil, des crèmes et des lunettes… Je ne parle pas des sièges de voiture qui, grâce à Dieu, n’ont pas envahi les garderies. Tout est règlementé, minuté, surveillé et le plus beau de tout est que les enfants, à travers cette série de règles, réussissent à se comporter en enfants tout à fait normaux… même pas délinquants, seulement pas encore tout à fait conformes. Une coccinelle leur fait oublier qu’ils n’ont pas les bottes de pluie pour arpenter les flaques de long en large. Un papillon qui vole devant eux les oblige à sortir du chemin, à franchir la limite, à échapper au contrôle. Un ver de terre leur fait plonger les deux mitaines dans la terre humide et glaiseuse. Sans limite…

J’écrirai Souliers de sable. Le texte toujours m’émeut et le souvenir du spectacle encore bien plus. Plus fort que tous les chiffres qui racontent la diffusion et les territoires, les suites, les retombées. Je ne me rappelle plus bien comment et quand j’ai écrit le texte. Été, hiver, automne? Je n’ai aucun souvenir des paysages qui m’ont accompagnée. Dans ma petite cabane derrière la maison sur la rue Pine avec mon poêle à bois qui ronronne ou à la campagne près du lac? Ailleurs, peut-être? Dans quelque résidence? Je n’ai aucun autre souvenir que les cahiers de notes de mes passages dans les garderies… qui ne sont même pas datés. Un noir… Un blanc…

Le texte s’est oublié… aussitôt écrit… rangé dans je ne sais quel trou de mémoire, quelle poche de vide… Il aura fallu la création pour qu’il se rappelle à mon souvenir. J’ai laissé Gervais décider de la distribution… ne me suis pas mêlée de la production. L’accord entre nous est tacite. Je suis toujours entièrement libre dans les projets d’écriture et je le laisse toujours entièrement libre aussitôt qu’on entre dans le processus de création.  Gervais, ses concepteurs et ses acteurs ont travaillé avec une passion et une concentration qui ne me donnaient même pas le désir de glisser un œil indiscret…

La première représentation expérimentale à Longueuil a été pour moi une surprise… Totale, comme cela m’arrive rarement. J’ai reçu le spectacle, découvrant le texte que je ne me rappelais même pas avoir écrit. Je le recevais tout neuf, porté par une lumière et une douceur qui me ravissaient. Moi qui ne me souvenais que des terribles et menaçantes interdictions, des horaires respectés à la seconde, du carcan où j’avais trouvé la petite enfance, je recevais un hymne à la liberté avec, en toile de fond les notes de Mozart, dans des images d’une grâce et d’une naïveté admirables. Les souliers dans la cage, le sable dans le sablier prisonnier du temps, qu’il passe à compter, le sable chaud sous les pieds, la lune qui se lève pour dire que même la nuit peut être douce et hospitalière… Souliers de sable, est probablement le spectacle qui m’a le plus ravie. Je me sentais redevenir petite avec cet étrange pouvoir de garder la bouche ouverte longtemps sans dire un mot… béate… ravie… comblée. Toutes les représentations expérimentales à Longueuil dans le Studio C (une petite salle intime) ont gardé les mêmes qualités de rencontre et de tendresse.

Souliers de sable, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 2006. Joachim Tanguay, Marie-Michelle Garon. Photo: F-X Gaudreault

Souliers de sable, mise en scène Gervais Gaudreault, Le Carrousel, 2006.
Joachim Tanguay, Marie-Michelle Garon.
Photo: F-X Gaudreault

Puis est arrivée la vraie première… La grande première dans une grande salle, trop grande qui voyait le spectacle se perdre entre la scène et la salle, tomber dans le fossé entre les deux et, comme chaque fois que le théâtre ne se passe pas, un froid glacial passe entre les spectateurs… Cette fois-là, le théâtre ne s’est pas passé, pas du tout, malgré Mozart et la beauté des déplacements, malgré les acteurs et, malheureusement, c’était la fois où tous nos amis étaient là. Pourtant… Le souvenir seulement… me remplit encore d’un étonnant bonheur.

À l’automne, Gervais travaille comme un fou avec François Godin. Il monte au Théâtre d’Aujourd’hui, Je suis d’un would be pays, texte qu’il adore avec un acteur qu’il adore, Serge Dupire… tous les deux heureux de se retrouver à Montréal et au théâtre… Ne néglige pourtant pas le Carrousel… mais l’année est petite… Et moi je suis déjà ailleurs, peut-être même déjà en Afrique…

Gervais travaille aussi comme un fou à l’École nationale… puisque 2006 est l’année du délicieux Chaperon rouge de Marie-Eve chez Eva Bé. Dans le cadre de la création du spectacle de contes et de performances Nous étions une fois… que Gervais  a mis en scène avec les 3e année de l’École nationale de théâtre, Marie-Eve Huot avait  entrepris une réflexion sur le pouvoir de l’inconscient au théâtre. Dans une relecture du Petit Chaperon rouge des Frères Grimm, elle travaille avec des projections qui évoquent de façon délinquante les personnages principaux du conte traditionnel. Ces projections présentaient une partie des multiples interprétations possibles d’une même histoire – une histoire faisant partie de l’imaginaire collectif, dans le cas du Petit Chaperon rouge. Les projections étaient transposition des images mentales qui se créent dans notre esprit quand nous parlons ou quand nous écoutons quelqu’un.

La création se faisait hors les murs. Pourquoi hors les murs? Expérimentation? Problème logistique? Je ne connais pas l’historique, mais le projet se retrouve chez Eva Bé, le lieu le plus fou de Montréal. Boutique? Bistro? Bar? Costumier? Un univers plutôt, un univers qui défie toutes les règles de classification avec ses trois? quatre? cinq? étages de vêtements pêle-mêle, de tables pour la farniente, de cafés qui se promènent, de drink étonnants… Le spectacle avec ses 12 monologues est tout aussi étonnant et fascinant.

C’est dans ce travail que Gervais rencontre Marie-Eve qui avait déjà un intérêt pour le jeune public : son choix du Petit Chaperon rouge… n’était pas innocent. Et si le conte était totalement revisité, moderne dans ses enjeux dramatiques et sa forme, il n’avait rien d’un petit intermède pervers pour adultes avertis déguisé en conte pour enfants. Bien au contraire, la version déjantée où Grand-Mère et Loup sont des figures modernes s’adressait à tous sans distinction. La rencontre, je n’y étais pas, mais je suis prête à mettre ma main au feu, a été déterminante. J’ai adoré le spectacle, tout le spectacle… avec un faible peut-être pour le Petit chaperon rouge qui me rappelait des souvenirs ou des désirs non encore assouvis. Je me souviens aussi avoir été impressionnée par la performance de l’actrice et par le point de vue choisi. Je la regardais… Quant à Marie-Eve, elle écrit : « Je me rappelle aussi que la première fois que je t’ai vue, Suzanne, c’était à l’une des représentations. Tu portais un imper rouge et tu m’avais dit quelque chose comme «je suis aussi le Petit Chaperon rouge». Je m’étais dit : « Elle a l’air d’avoir 9 ans… c’est elle…??? »

Premières impressions…

L’automne, après tant d’années, de nouveau l’Argentine avec Cuentos de niños reales… Depuis Une lune entre deux maisons qui avait connu un si grand succès, nous n’étions jamais retournés en Argentine… Étonnant, surtout quand on regarde à rebours l’histoire du Carrousel avec l’Argentine qui s’est développée, plus tardivement sans doute que l’histoire avec le Mexique, mais avec la même dynamique de profondes complicités avec les artistes. Étrangement, nous visitons les deux villes qu’Une lune avait visitées : Cordoba et Buenos Aires. À Cordoba, nous rencontrons Raul Sansica qui dirige avec intelligence et passion deux festivals biannuels qui alternent les publics enfants/adultes. Pas de hiérarchie dans ses choix, ses appréciations. L’Amérique latine n’a pas de préjugé contre l’enfance. L’année dernière, Raul Sansica nous réinvitait dans le cadre du Festival pour adultes avec El ruido de los huesos que crujen.

Buenos Aires… Nous y retrouvons Ruth Mel de Gonzales du journal La Nación, Juan Garff… et tant d’autres dont la très précieuse Beatrice Ventura de l’Ambassade canadienne, véritable ambassadrice de la culture… Comme Mireille Lacroix à Paris… Ces femmes-là mettent la main à la pâte, se mouillent et nous auront accompagnés pendant tant d’années avec une telle sensibilité qu’elles ont grandi avec la compagnie… Mais comment avions-nous pu passer à côté de Carlos de Urquiza et de Maria-Inès Falconi lors de notre première tournée? Comment avions-nous pu visiter Buenos Aires, donner deux représentations, nous intéresser au théâtre argentin sans les rencontrer, sans même les croiser? Ils sont partout, animent le milieu, organisent, publient, écrivent, donnent les nouvelles, représentent l’Argentine à l’international… Ils pourraient prendre toute la place… mais ils ont choisi dans une belle sagesse de créer des liens entre tous. À l’automne 2006, nous les rencontrons enfin et, à travers le travail, ils ont toujours le cœur à la fête. Oh! La grosse et vieille voiture de Carlos avec laquelle il fait cent fois le tour de la ville pour aller chercher tout le monde, ramener tout le monde, se délacer d’un théâtre à l’autre.

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